Le festival Les Fadas du monde se tiendra cet été. Entretien avec l'adjoint à la culture de Martigues

« Recréer un peu d’espoir, de festif, de permissif »

Le festival Les Fadas du monde se tiendra cet été. Entretien avec l'adjoint à la culture de Martigues  - Zibeline

Le festival Les Fadas du monde de Martigues cultive l’art de l’adaptation, et pourra donc se tenir cet été. Entretien avec Florian Salazar-Martin, adjoint à la culture.

Zibeline : Depuis votre place d’élu, comment avez-vous vécu ces derniers mois ?

Florian Salazar-Martin : Tout est dans la question du repositionnement. Ce qu’on vit, c’est un lieu commun de le dire, c’est exceptionnel. Il y a eu un coup d’arrêt brutal lié à la situation sanitaire. Mais en même temps, une formidable énergie s’est développée. À travers le comportement des gens, qui ont tout de suite réalisé la situation, et qui renforcent leurs réflexes de solidarité, qu’ils pratiquent aujourd’hui avec beaucoup plus d’assiduité. J’ai eu la chance de suivre ce phénomène en direct, notamment dans un quartier populaire de Martigues, de 4500 habitants, avec une importante mixité sociale. J’ai vécu au jour le jour l’attention aux autres qui se mettait en place, des petites actions, et tellement importantes.

Comment êtes-vous intervenu dans ce réseau spontané d’entraide ?

J’étais présent autant comme élu que citoyen. J’ai ce devoir d’attention, de me demander en quoi je peux aider, comment je peux mettre à disposition le service public, faire en sorte d’accompagner cette démarche mise en œuvre par les personnes. Comment aider à ce que cette solidarité soit prise en compte, valorisée. Être aux côtés des associations comme la Croix rouge, le Secours populaire, la mise en place des colis alimentaires, repérer les personnes qui en ont besoin. Participer à un réseau qui se met en place. Dans un contexte où déjà beaucoup se sentaient relégués, oubliés -je pense au mouvement des gilets jaunes-, avec de la peur, de la suspicion de toutes parts, il y avait une énergie qu’il fallait, en tant qu’élu, prendre en compte, avec les services publics municipaux que nous avons largement mobilisés.

Et sous l’angle de la culture, comment cela se traduit ?

Pour moi, la culture, c’est justement tout ça. On enferme toujours la culture dans un cadre prédéterminé, alors que la culture c’est la vie, la manière dont on se fréquente, dont on se parle. La culture c’est avant tout un mode de relations.

Et donc à partir de ça, de ce qu’on observe au quotidien, des conséquences de la coercition que fait naître le confinement, on réfléchit pour répondre à cette situation. Nous avons donc eu une attention particulière pour ceux dont la nature profonde est d’évoluer dans l’espace public. C’est passé par une écoute de tout ce secteur là, donc les artistes, les associations, les compagnies, pour proposer des solutions et parer au plus important : sauvegarder leurs capacités d’intervention, d’interpellation. 

Quelles ont été vos actions ?

La première chose qu’on a fait, comme l’a également fait le ministère de la Culture, il faut le dire, c’est maintenir les subventions, par anticipation. C’est la base d’intervention publique. Donc, éteindre l’incendie. Et dans un deuxième temps, suivre, d’une manière singulière et particulière, chaque personne, chaque association et compagnie, pour voir comment on pouvait les aider à passer le cap de la subsistance. La même démarche a été faite par exemple pour une librairie de la ville. Nous n’avions pas l’habitude d’avoir cette prévenance à cette échelle là, pour maintenir en fait le potentiel artistique et culturel du territoire de Martigues. Cela représente aussi un énorme investissement humain, d’ajustement, d’échanges.

Une démarche qui pourra s’appliquer à l’élaboration d’une adaptation des Fadas du Monde pour cet été ?

Cette situation, finalement, nous repositionne dans quelque chose qu’on recherche, ici, d’une certaine façon. On voudrait retrouver une culture authentique : quelque chose qui se co-construise, dans un cadre de proximité, avec les habitants, les artistes. Et peut-être que l’opportunité aujourd’hui, qui nous pousse à repenser les formes de présentation culturelles et artistiques, est de s’exonérer des formes de contractualisation. 

On est en train d’imaginer, dans le cadre de la crise sanitaire, les manières de s’émanciper de des contraintes qui nous sont imposées. Les Fadas, c’est festif, c’est populaire, c’est la vie, et c’est toujours quelque chose qui est basé sur l’hospitalité, la mondialité.

Mais comment mettre en œuvre ces principes, pour Les Fadas de cet été ?

Que ce soit pour le cinéma, comme aussi la gastronomie, ou tous les spectacles vivants, tous les rassemblements, le défi est de trouver les formes, d’inventer, de renouveler, pour que les gens puissent se retrouver autour de ces propositions. On est dans une période de déconfinement, de dépressurisation. Il faut donc réfléchir à comment se projeter, de manière intelligente et adaptable. Aujourd’hui on est en train de travailler sur toute une série de domaines, de propositions artistiques, très éloignées évidemment des formes comme le Summer festival, ou le projet qui était en cours avec le Groupe F, impossibles cette année. On essaie de trouver des formes pertinentes pour recréer un peu d’espoir, de festif, de permissif, de convivialité, après une période anxiogène. La culture, c’est avant tout cela. Le travail développé avec les artistes aboutira sur des propositions totalement nouvelles. Réadapter, réadapter, réadapter. C’est le maitre mot ! En fonction des contraintes. Les gens ont besoin de se retrouver. Nous reprendrons aussi des Rencontres du tout-monde, avec des scientifiques, des spécialistes de telle ou telle question, pour faire une sorte de retour sur l’expérience vécue ces derniers mois, et sur ce que cela induit. Il y aura des thématiques autour de l’hôpital public, autour de la santé.

Vous avez déjà avancé sur cette programmation « d’urgence ».

Bien sûr. Comme on a conçu les Fadas comme un anti-festival, c’est vraiment un outil qui est profondément adaptable. Les propositions prévues au Théâtre de verdure, comme la venue de La Grande Sophie par exemple, pour cette année il faut mettre un trait dessus. Mais on avait aussi, et déjà, la capacité -et l’envie, le besoin !- de présenter des petites choses, tout ce qui donne finalement cette énergie, qui se passera dans les quartiers, dans les villages, dans le centre-ville, dans l’espace public. Investir l’espace public, à nouveau. Car en effet, il est de plus en plus remis en cause, privatisé, d’une certaine manière. Avec le Covid c’est devenu un lieu infréquentable. Donc nous, en tant qu’élus, devons refaire le lien avec l’espace public. En travaillant sur des petites formes, qui vont redonner du sens à la ville. On a vraiment une responsabilité à construire les choses pas à pas, sans raccourci, sans faire du tape-à-l’œil. Le cinéma aura une grande place, on a beaucoup travaillé avec des réalisateurs et réalisatrices, des documentaristes. Le but étant de ne pas simplement apporter des produits, mais aussi des histoires, des présences.

Vous êtes finalement en train d’affiner une forme que vous aviez élaborée à l’origine des Fadas !

Exactement ! Travailler avec les artistes sans passer par une commande, mais dans un échange lié avec les contextes. Comment se mettre en rapport avec de l’humain. Du côté des artistes, il y en a qui sont tout de suite partants. Ceux qui sont déjà dans cette posture, d’être en prise avec le réel, la vie, le simple, ne sont pas du tout déstabilisés, et au contraire sont stimulés. On leur dit : « Ce qu’on devait faire, on ne peut plus. Mais comment pourrait-on faire autre chose, autrement ? » Tout est dans la discussion. C’est du sur-mesure ! En étant au plus près de la réalité.

Vous avez défini un programme ?

Oh non ! Déjà, nous, on n’était pas trop programme… Je pense que les rendez-vous seront des choses beaucoup plus souples, plus humbles que ceux de l’an dernier. Mais faire un programme pour le mois de juillet aujourd’hui, ce serait à nouveau faire des hypothèses, prendre le risque que cela ne se fasse pas. Nous, on ne veut pas ça ; on veut jouer, sans que les contraintes sanitaires nous empêchent de présenter les propositions prévues. Il faudra donc être réactif. 

Le contexte du Covid pourra peut-être révéler certaines choses. Nous inciter à travailler autrement. Que cela soit au niveau des artistes eux-mêmes, mais aussi des collectivités entre elles : la Drac, la Région, les départements, les villes. Travailler ensemble, en écoutant mieux les artistes, en écoutant mieux les territoires, en faisant véritablement ensemble.

Je me bats depuis des années pour défendre l’idée que les collectivités territoriales, et notamment les plus petites, ont une capacité à inventer. Dans les villages, les gens n’ont pas de moyens, mais de l’ambition, de la volonté, et surtout ils ne trichent pas. Il y a plein d’expériences intéressantes de ce côté là. Et quand on a une crise grave comme celle que nous vivons, on peut convoquer ce type d’énergie.

Vous avez un top départ pour Les Fadas 2020 ?

C’est le 21 mai ! On a fait un travail avec un photographe et une écrivaine, initié il y a deux mois, au début du confinement : 300 portraits de gens au travail. Cela va du funérarium au centre Covid, en passant par des commerçants, des femmes de ménage… Les portraits seront collés sur la façade du théâtre de Martigues. 

L’idée est de créer l’étonnement, un acte artistique. Comme une révélation. Le photographe et l’auteure ont désirés être non rémunérés et rester anonymes. 

Propos recueillis par ANNA ZISMAN
Mai 2020

Photo : Collage du 21 mai 2020 © Ville de Martigues