Rencontres d’Averroès : Sexe et genre en Méditerranée. Entretien avec Thierry Fabre

Rapport homme femme, une révolution anthropologique

• 16 novembre 2018⇒18 novembre 2018 •
Rencontres d’Averroès : Sexe et genre en Méditerranée. Entretien avec Thierry Fabre - Zibeline

Les 25e Rencontres d’Averroès se penchent sur les rapports des sexes en Méditerranée, après #MeToo et les bouleversements sur la perception du genre. Entretien avec Thierry Fabre, leur créateur.

Zibeline : Les Rencontres d’Averroès ont un quart de siècle, mais cette année elles semblent particulièrement d’actualité. Est-ce-volontaire ?

Thierry Fabre : On essaie de l’être toujours ! Ce rendez-vous de débats et de réflexion qui est né à Marseille a failli disparaître en 2015, en partie à cause des attentats, mais il a été relancé avec un vrai succès en 2016 grâce à l’association Des livres comme des idées. On se projette vers l’avenir, depuis 25 ans je suis étonné de la présence fervente du public, et depuis deux ans il a évolué : il y a toujours les fidèles des tables rondes, de plus en plus nombreux, exigeants, actifs dans le dialogue, mais le public jeune est désormais présent avec le programme Averroès Junior et autour du Radio Live. Cette soirée, menée par de jeunes journalistes, a rencontré un succès remarquable en 2016. Les jeunes générations ont besoin de formes nouvelles, et de la programmation artistique aussi que l’on propose le soir, avec Yelli Yelli, ou Israel Galván.

Il y a cette année un spectacle chaque soir !

Pour moi les spectacles ne sont pas un divertissement, un plus après les débats, mais une autre manière, sensible, de provoquer de la pensée. Israel Galván, par exemple, porte les questions du rapport entre les sexes dans son corps même. Sa manière de danser, interroger et contourner la virilité traditionnelle du flamenco donne à voir des figures habituellement dansées par des femmes. Il porte les deux genres en lui-même, comme une illustration des questions de rapport entre les sexes évoqué par les tables rondes.

Oui, avec beaucoup plus de femmes que d’habitude sur le plateau. Est-ce dû au sujet, ou est-ce une évolution plus générale ?

La place des femmes dans la société a évolué depuis le début des Rencontres. Il y a quelque temps, il n’était pas facile d’avoir des intellectuelles disponibles, et qui parlent français. Il y a eu une montée en puissance, dans la recherche, le journalisme, la politique ; elles ont pris leur place.

Ou on la leur a donnée ?

Aussi, mais dans la Méditerranée créatrice elles sont là, et bien là, elles ont fait les révolutions arabes, elles ont véritablement pris leur place. Partout il y a des Antigones qui se lèvent. Les Rencontres sont en prise avec la réalité, et si l’on prend du recul par rapport à l’orientalisme et au machisme ambiant, on entend la parole des femmes.

Cette avancée permettra-t-elle aux 25e Rencontres d’être plus optimistes que les précédentes ?

Le constat de la violence faite aux femmes est tragique… Il sera question des exactions. Le tragique du rapport entre les sexes traverse la question des textes religieux, il est présent dans nos imaginaires, « nos rêves et nos cauchemars » comme le dit l’intitulé de notre dernière table ronde. Et les exactions sont présentes sur les deux rives, avec Daesh, mais aussi en Europe : l’Espagne détient de tristes records en ce domaine.

Et pour ce qui est du progrès… Des choses avancent et d’autres reculent, je ne crois pas au progrès historique linéaire. Mais mon véritable ennemi c’est l’essentialisme, on peut bouger, et je pense que sur cette question-là, oui, on est sur la voie d’une transformation.

Avec #MeToo ? On a peu entendu la parole des hommes durant ce mouvement, comme s’ils restaient sidérés…

Oui, le constat était si violent, et si général. Il a touché tout le monde, des infirmières aux cinéastes, et il a fait prendre la mesure de ce qui se passait partout, et de ce qui était tu. De la culpabilisation construite des victimes. À présent il s’agit de savoir si ce mouvement, de refus et de dénonciation de la violence subie par les femmes, est un phénomène circonstanciel ou une révolution anthropologique. #MeToo relève du temps de l’événement, comme le livre de Zemmour qui énonce des énormités essentialistes sur les hommes qui dominent et les femmes qui admirent naturellement. Ce livre se vend à 1 million d’exemplaires, des femmes l’achètent. Il faut voir ce que #MeToo et ses suites peuvent donner sur le temps long, avec les avancées et les régressions que l’on vit actuellement. Il y a eu une parole libérée, mais dans le même temps on a Trump, Salvini, Bolsonaro, qui sont élus et représentent de terribles régressions, en particulier pour les femmes. Il y a des cohortes d’hommes, mais aussi de femmes, qui les suivent.

Mais vous pensez quand même qu’une révolution anthropologique a commencé, qui interroge les rapports entre les sexes, mais aussi la notion même de genre ?

C’est cette hypothèse d’un changement véritablement opéré que nous allons interroger durant ces Rencontres. À partir des textes religieux, du réel et des rêves, et à l’échelle de la Méditerranée.

Entretien réalisé par AGNÈS FRESCHEL
Novembre 2018

Tables Rondes :

Des relations fondées sur des textes, sacrés et profanes ?
Animée par Christophe Ploquin (La Croix), avec Monique Baujard, Sophie Bessis, Asma Lamrabet et MarcAlain Ouaknin
16 novembre, 15h

Des relations fondées sur des imaginaires et des valeurs ?
Animée par Joseph Confavreux (Médiapart), avec Houria Abdelouahed, Geneviève Fraisse, Gianfranco Rebucini, Nadia Tazi
17 novembre, 10h

Des relations fondées sur des pratiques et des mouvements de contestation ?
Animées par Daniel Desesquelle (RFI), avec Zeynep Direk, Mohamed Kerrou, Ghania Mouffok et Leïla Tauil
17 novembre, 15h

Des relations fondées sur des cauchemars et des rêves ?
Animée par Marie Lemonnier (L’Obs), avec Sanaa El Aji, Judith Colell, Mohamed Kacimi, Krista Lynes
18 novembre, 11h

La Criée, Marseille

Photo : Thierry Fabre -c- Serge Assier

Retrouvez ici nos entretiens radio et webTV avec Thierry Fabre, un entretien avec l’anthropologue Gianfranco Rebucini, spécialiste de l’homosexualité masculine au Maghreb, ainsi que notre focus sur le programme culturel des 25e Rencontres d’Averroès.

La Criée
30 Quai Rive Neuve
13007 Marseille
04 91 54 70 54
http://www.theatre-lacriee.com/