A Marseille, la Fiesta des Suds, victime de réglements de comptes politiciens

Qui sauvera la Fiesta des Suds ?

A Marseille, la Fiesta des Suds, victime de réglements de comptes politiciens - Zibeline

Après l’alerte lancée par les organisateurs suite au désengagement annoncé du Département, le festival marseillais se voit confirmer le soutien de toutes les collectivités.

La nouvelle a eu l’effet d’une bombe. Le 17 mars au matin, un communiqué de presse arrive dans les boîtes mail des rédactions : l’association Latinissimo annonce le désengagement financier massif du Conseil départemental des Bouches-du-Rhône, partenaire public principal et historique de son événement emblématique, la Fiesta des Suds. Une baisse radicale de 73% de sa subvention, notifiée à peine dix mois avant la manifestation, remettant de fait en question la tenue de la 30e édition du festival, en octobre prochain. Des 460 000 euros attendus, l’enveloppe tombait à 125 000. L’information inonde et émeut les réseaux sociaux. La réponse ne se fait pas attendre. Quelques heures plus tard, par la plume de sa vice-présidente déléguée à la culture Sabine Bernasconi, la collectivité incriminée éteint l’incendie. « Le Département maintient son soutien à la Fiesta des Suds. » Rétropédalage ou malentendu ? Alors que l’assemblée présidée par Martine Vassal a sabré plusieurs aides qu’elle accordait à d’éminents opérateurs culturels marseillais depuis l’amère défaite aux municipales, la déclaration officielle dépeint une institution droit dans ses bottes. « Le Département est le partenaire principal exclusif de la Fiesta des Suds et a maintenu depuis 2015 la totalité de ses financements […]. Consciente de la situation extrêmement fragile de l’association dans le contexte de crise sanitaire, la collectivité aide l’association en fonctionnement chaque année pour l’aider à traverser une situation de redressement [et] a d’ailleurs été la seule à réagir aux côtés de l’association dans ce moment difficile de son parcours. Le Département reste très attaché à la Fiesta des Suds dont il a soutenu les nouveaux formats sur le J4 ces dernières années et qui demeure un partenaire sans faille auprès de l’association. » Fin de la polémique ? Pas tout à fait. Rien n’affirme en effet que le soutien accordé à l’édition 2021 sera du même montant que les années précédentes. Le contraire est même certain. « Le Département a réagi, en ayant un discours rassurant. On attend la confirmation du montant mais c’est plutôt positif », tempère Lucie Taurines, directrice du festival. « Nous avons des garanties que la Fiesta des Suds aura lieu et que le Département, même s’il ne renouvelle pas la même somme que l’année dernière, irait au-delà des 125 000 euros initialement annoncés », abonde Jacques Lantelme, président de Latinissimo.

La ville sollicitée

Derrière le ressaisissement départemental, est néanmoins posée la remise à plat de la répartition des aides publiques à l’événement qui représentent un tiers du budget. « Le Département a encouragé l’association à diversifier ses financements, en sollicitant d’autres collectivités, notamment la Ville de Marseille, toujours absente à ce jour du financement de la Fiesta, alors qu’il s’agit pourtant d’une grande manifestation marseillo-marseillaise […]. Il est très étonnant de recevoir des leçons d’une collectivité qui n’a pas affiché le moindre désir d’accompagner cette manifestation malgré l’arrivée d’une nouvelle majorité », tance Sabine Bernasconi. Chasser le naturel… La page des municipales ne semble donc pas tournée, à moins que ce soit celle des élections départementales qui s’ouvre. Toujours est-il que la stratégie du camp défait par la victoire du Printemps marseillais demeure politiquement très habile. La municipalité a bien compris le piège. « Ils essaient de nous mettre en difficulté en baissant de manière très importante leurs subventions à un certain nombre d’associations et structures culturelles, nous incitant à nous substituer à eux », glisse-t-on à l’Hôtel de ville. Du côté de Latinissimo, on n’a pas attendu la menace du Département pour se rapprocher de la nouvelle municipalité marseillaise « dont l’ambition culturelle rejoint les valeurs immuables de la Fiesta des Suds, d’ouverture sur le monde, de culture pour tous et de lien social essentiel ». Culture pour tous, la formulation n’est pas fortuite : c’est la dénomination d’une partie de la délégation de Jean-Marc Coppola. « Les contraintes budgétaires auxquelles nous sommes confrontés n’entament pas notre détermination à être dans les actes et cohérents avec nos propos sur le soutien du monde culturel », garantit l’adjoint communiste. « La Ville nous a renouvelé son soutien, son intérêt et le sentiment d’évidence à lier les valeurs que défendent la Fiesta depuis trente ans et la politique culturelle défendue par le Printemps marseillais », confirme Jacques Lantelme. « Nous, on ne fait pas de la politique, on programme des artistes. Même si on ne dépend pas d’eux à 70%, on est obligés d’interpeler les élus. On veut juste que notre festival survive, donc on ne peut pas baisser les bras et dire tant pis, merci et au revoir », précise la directrice qui défend « bec et ongles [son] modèle économique qui n’est pas adossé à un grand groupe ».

La quadrature du cercle

Quant au niveau de la participation municipale, l’élu ne peut pas encore s’avancer. « Nous restons ouverts pour être autour de la table et nous ne serons pas ceux qui enterreront la Fiesta. Mais le Département doit prendre sa part de responsabilité. » Et la Ville de jouer la carte de l’attentisme : « Qu’ils annoncent combien ils comptent mettre et on verra à quelle hauteur on s’engagera ». Derrière cette prudence, la crainte d’un effet boomerang, ou plutôt d’un engrenage, avec « la vingtaine d’autres associations qui subissent des coupes claires » du Conseil départemental et pour lesquelles il faudrait également sortir le chéquier. Et Jean-Marc Coppola de confier que « 130 nouvelles associations ont déposé une demande de subvention après avoir été boudées par l’ancienne majorité » pour un montant global d’environ 1,5 million d’euros sur les 27 que consacre la ville aux subventions culturelles. Le 2 avril, un premier volet du budget a été voté, mais dans le secteur culturel celui-ci ne concernait que les reconductions de subvention aux associations traditionnellement accompagnées par la Ville. Pour les nouveaux dossiers, dont Latinissimo, il faudra attendre le deuxième, vraisemblablement fin mai. Au Conseil départemental, le vote intervient le 30 avril. À la Région, la discussion est ouverte. « Comme avec tous les acteurs culturels », souligne le président Renaud Muselier. Si celui-ci ne s’engage pour l’instant pas sur d’autres montants que les 70 000 euros versés en 2020 et vraisemblablement renouvelés en 2021 pour la relance de Babel Music XP, l’autre manifestation phare de l’association Latinissimo, Jacques Lantelme espère au mieux « une aide symbolique de l’ordre de 10 à 20 000 euros ».

Quant à la Métropole Aix-Marseille-Provence, récemment dotée d’un service culturel, elle n’est pas non plus fermée à une contribution au regard du rayonnement de l’événement. « C’est une bonne chose que toutes les collectivités se sentent concernées par un festival totalement ancré dans son territoire. On devrait parvenir à résoudre la quadrature du cercle », positive Lucie Taurines. Reste une inconnue, la situation sanitaire en octobre.

LUDOVIC TOMAS
Avril 2021

Photo : Fiesta des Suds, Thiefaine ©Jean de Peña

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