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Entretien avec Heddy Salem, boxeur et magnifique jeune premier

Qu’est-ce qu’il fait là, lui ?

Entretien avec Heddy Salem, boxeur et magnifique jeune premier - Zibeline

Mickaël Phelippeau a écrit un solo pour Heddy Salem, un magnifique jeune premier tel qu’on en voit peu sur les scènes.

Zibeline : Dans le solo Juste Heddy, vous racontez votre première expérience de théâtre. Comment êtes-vous arrivé sur une scène ?

Heddy Salem : Deux comédiens de François Cervantes sont venus à ma salle de boxe pour le spectacle L’épopée du Grand Nord. Ils cherchaient des boxeurs. Ils étaient sympas, j’étais curieux, je voulais surtout voir comment ils allaient parler des quartiers. Alors je suis allé au bout de l’histoire, malgré les clichés sur le trafic de drogue, parce qu’il y avait de la tendresse, et un regard proche du réel.

C’est donc par la boxe que vous êtes venu au théâtre…

Je n’ai pas boxé dans L’Épopée du Grand Nord, j’ai joué.

Mais Juste Heddy fait sentir une violence qui est en vous. D’où vient-elle ?

Je ne sais pas si c’est de la violence. De la révolte oui. C’est mon vécu. À l’école on m’a toujours dit que je n’y arriverai pas. Je me suis retrouvé à la rue, tout seul, puis à l’armée, où j’ai encore été discriminé. Frappé. Alors oui je m’en suis sorti avec mes poings. Je ne connais pas d’autre manière que de défoncer les portes qu’on ferme sous mon nez. Mais j’ai toujours été joyeux au fond, et gentil avec ceux qui les ouvraient….

Cette discrimination, vous la vivez encore aujourd’hui ?

Oui. Je suis toujours en jogging, j’ai toujours mon accent. À la Criée quand on a fait le spectacle avec le groupe des 15 un vigile m’a interdit l’entrée, en me disant « Qu’est-ce qu’il fait là, lui ? » Ce langage, cette manière de dire « lui » quand on s’adresse à moi, oui, je le vis toujours.

C’est cette rage qui vous fait crier Aux armes, ou Soulève-toi ?

Oui, comme au stade.

Cela va plus loin dans le spectacle, cela devient désespéré, un véritable appel à la révolte.

Oui, la colère et la révolte sont toujours en moi, je sais les retrouver, mais je les canalise aujourd’hui.

Vous avez travaillé avec François Cervantes, avec Alexis Moati, fait du cinéma, vous êtes dans les Radio Live de France Culture… Qu’est-ce que ces expériences ont changé pour vous ?

D’abord, ma situation financière ! J’ai 23 ans, je gagne ma vie. J’ai aussi découvert le travail. Mais mon caractère n’a pas changé. Je suis doux, mais je sais qu’il faudra encore que je défonce des portes. J’ai rencontré des gens formidables qui s’intéressent vraiment à moi, et puis dans les Radios Live j’ai rencontré des jeunes très différents, venus de pays en guerre, des exilés. C’est incroyable d’écouter leurs parcours, et de raconter le mien.

Ce parcours, quel est-il ? Vous avez toujours vécu à Marseille ?

Oui, je suis né ici, mes parents aussi. C’est juste mon grand-père paternel qui est né en Kabylie. Je suis Marseillais, je ne quitterai jamais Marseille, c’est la plus belle ville de France, je peux le dire maintenant que j’en vois beaucoup. J’aime son soleil, sa mixité. Dès que je pars, ça me manque, je connais tout le monde ici, je suis chez moi.

À Marseille ou seulement dans les quartiers ?

Ça aussi ça a changé. Avant le théâtre, le centre je connaissais pas, ma ville c’était les quartiers, là-bas il y avait les bourgeois, des barrières, du mépris. Aujourd’hui je me sens partout chez moi dans la ville.

Malgré le vigile de la Criée ?

Oui. Ça arrive tous les jours à des  milliers de jeunes ici. À la télé, dans les journaux, on ne nous montre que pour faire peur, et ailleurs on ne veut pas nous voir. C’est pour cela que c’est important que je sois sur scène. Pour moi, mais surtout pour les autres, mes amis.

Pensez-vous que ce regard peut changer ?

Pas si on continue à regarder la télé. Moi, la culture, c’est l’endroit où je peux faire ma révolution. La culture peut changer le regard des gens. Sauf que c’est pas les jeunes qui viennent au théâtre. Je ne sais pas comment il faut faire : c’est un endroit d’ouverture, d’élargissement qui peut vraiment nous aider. Il faut sans doute qu’il y ait plus souvent sur scène des jeunes comme moi…

Au Merlan vos amis étaient là. Ça leur a plu ?

Ils ont adoré. Mais ils ne viendront pas voir autre chose. Ils ont passé la porte une fois mais si c’est plus contemporain ou perché ils ne viendront pas. Le côté intellectuel ne les attire pas, sauf si ça parle d’eux.

Entretien réalisé par AGNÈS FRESCHEL
Avril 2019

Juste Heddy a été joué au Théâtre du Merlan, Marseille, les 28 et 29 mars

Photo : Heddy Salem -c- Mickaël Phelippeau


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