Relire Jean-Claude Michéa et penser le capitalisme comme un fait social total

Qu’est ce que la Gauche ?

Relire Jean-Claude Michéa  et penser le capitalisme comme un fait social total - Zibeline

À l’heure où le capitalisme est regardé par les socialistes comme un horizon indépassable, un petit retour sur Les Mystères de la gauche, que Jean-Claude Michéa soulevait en 2013, peut être salutaire…

Que se passe-t-il aujourd’hui ? La gauche ne rassemble plus l’indignation sur son nom : «On ne peut plus convoquer sous le signe exclusif de la gauche l’indignation grandissante des gens ordinaires devant une société de plus en plus amorale, inégalitaire et aliénante.» C’est à cette convocation qu’appelle ce livre.

Pourtant, le mot Gauche ne reste-t-il pas un totem rassembleur, mobilisateur, indispensable face à toutes les attaques politiques dont sont victimes nos sociétés ? Ne cristallise-t-il pas une nécessaire indignation, même des consciences avachies et lasses qui peuvent dans un dernier souffle dire «je suis de gauche» pour montrer leur camp ?

De fait, on ne peut être de gauche et traiter de «salope» Simone Veil à l’assemblée en 1975 ; on ne peut être de gauche et refuser l’égalité des droits ; on ne peut être de gauche et accepter la dérive financière de l’économie, se plier à la loi d’airain qu’implique le grand marché mondial…

Bon. Il ne faudrait pas continuer la liste bien longtemps pour voir apparaître de grands couacs… sur des principes pourtant fondamentaux.

Cela relève-t-il du simple reniement de valeurs de la part de gens de gauche aux convictions peu sûres ? Pas uniquement : le mot gauche a un sens, mais très abstrait. Et sans vouloir le nier, le philosophe Jean-Claude Michéa entreprend en une cinquantaine de pages (suivie d’appendices passionnants) de remettre les choses à leur place. C’est-à-dire d’interroger la réalité derrière le totem.

Un compromis comme acte de naissance

Cela fait 30 ans que la gauche officielle, de gouvernement, intellectuelle, et une bonne partie de ses idées, s’est ralliée au libéralisme économique et culturel. Elle en est venue à trouver ses marqueurs symboliques et privilégiés dans le mariage pour tous et la légalisation du cannabis. Marqueurs nécessaires mais qu’on ne peut légitimer sur les bases de l’économie libérale, donc au détriment de ceux qui vivent dans des conditions précaires.

Car selon Michéa le clivage gauche-droite ne correspond plus aux grands problèmes de notre temps : il faut un nouveau langage commun pour sortir du capitalisme aux pouvoirs de séduction et de manipulation immensément agrandis. Et d’ailleurs la gauche n’a-t’elle pas abandonné cet objectif qui fut prioritaire ?

Historiquement, le signifiant politique de gauche a fonctionné et rassemblé de la Restauration à la Libération pour faire tomber les dernières bastilles de la Réaction, le noyau dur de la droite balzacienne, l’Ancien Régime. Et au prix de quelle généalogie : «Il n’est sans doute pas inutile de rappeler ici au lecteur de gauche contemporain (trop longtemps conditionné par un siècle d’historiographie républicaine et de rhétorique électorale progressiste) que les deux répressions de classe les plus féroces et les plus meurtrières qui se sont abattues, au XIXe siècle, sur le mouvement ouvrier français, ont été à chaque fois le fait d’un gouvernement libéral et républicain (donc de gauche au premier sens du terme) : Louis-Eugène Cavaignac pour les journées de juin 1848 et Aldolphe Thiers pour la Commune de Paris.»

Ce n’est que dans le cadre de l’affaire Dreyfus que des rescapés de la Commune se rallieront à leurs bouchers au nom d’une union de la gauche et de toutes les forces de progrès ; et que les organisations socialistes du parlement négocieront un compromis de défense républicaine avec leurs anciens adversaires de la gauche parlementaire ; et ce devant la menace imminente d’un coup d’état de la droite monarchiste et cléricale.

C’est ce compromis, vécu au départ comme purement provisoire, qui constitue pour l’auteur le véritable acte de naissance de la gauche moderne. Cette intégration du mouvement ouvrier socialiste dans la gauche bourgeoise et républicaine a d’ailleurs reçu la légitimation philosophique la plus brillante de la part de Jaurès.

Le progrès aux alouettes

Mais ce virage historique n’a pu s’opérer que par le biais d’un opérateur philosophique majeur qu’est la métaphysique du progrès, dans laquelle s’est engouffrée la gauche. La conception du mode de production capitaliste comme une étape nécessaire entre le monde féodal et la société communiste future, formulée puis corrigée plus tard par Marx, entraîna une soumission à la grande industrie comme apport le plus progressiste du capitalisme à l’histoire de l’humanité. Or Marx avait bien vu combien ce cycle d’accumulation illimitée du capital aboutissait à un processus d’enrichissement sans fin de ceux qui sont déjà riches. L’étape capitaliste nécessaire fut une dérive scientiste des penseurs du mouvement ouvrier, une dérive de l’idéologie progressiste.

La gauche s’ancrait alors dans l’idéologie sans critique du progrès : «Du passé faisons table rase» ! On dissolvait alors l’idée même de vie commune dans le nouvel univers de la concurrence absolue. Ce qui rendait inévitable l’apparition de nouvelles formes d’inégalités et de servitude : le capitalisme moderne ne fut possible que par cette adhésion de la gauche aux prémisses de l’individualisme. On confondait les acquis des libertés individuelles avec une propriété purement privée appartenant à l’individu isolé : dès lors, c’en était fini du projet socialiste d’une définition collective des besoins sociaux et de la société sans classe.

Cette nouvelle conception de la liberté individuelle est un marqueur philosophique inouï : pour les libéraux, il ne peut exister de processus d’émancipation véritable sans une rupture intégrale avec l’ensemble des contraintes et obligations communautaires traditionnelles. Ainsi, toute forme d’identité qui n’a pas été librement choisie par l’individu est considérée comme oppressive ou discriminante. C’est cette redéfinition de la liberté qui permet l’établissement d’un marché mondial.

Marx avait pourtant largement moqué cette farce des robinsonnades du siècle des Lumières : l’homme abstrait, isolé, serait donc libre ? On voit ce qu’il devient aujourd’hui, homme aliéné et dépendant des mouvements irrationnels du marché mondial : une dépendance totalitaire s’est substituée à la dépendance traditionnelle, et la structuration au collectif démocratique est manquée.

Pour tout dire, la droite a laissé à la gauche le soin de développer politiquement et idéologiquement le volet culturel du libéralisme. Liberté individuelle et progrès économique se font aujourd’hui dans le désintérêt bien compris du peuple. Il reste à la Gauche, ou au peuple rassemblé sous un autre totem, à se dépêtrer du libéralisme culturel mitterrandien pour penser le capitalisme comme un fait social total.

REGIS VLACHOS
Mars 2015

Les mystères de la gauche
Jean-Claude Michéa
Flammarion, coll. Champs essai, 6 euros