Entretien avec leur directeur, Jérôme Pillement

Prévues cet été au Domaine d’O autour de l’univers de Michel Legrand, Les Folies d’O devraient pouvoir jouer dès l’automne

Entretien avec leur directeur, Jérôme Pillement - Zibeline

Zibeline : Quel a été le cheminement pour prendre la décision de reporter les Folies d’O dès cet automne ?

Jérôme Pillement : Depuis le début de cette crise, il y a deux attitudes opposées. L’une étant de dire : au niveau sanitaire, on n’a pas de bonnes conditions de travail, on n’aura pas de bonnes conditions d’accueil du public, donc autant annuler. La deuxième attitude consiste à ne pas vouloir annuler. C’est ce que nous avons choisi. Dans notre cas en effet, cela semblait possible, depuis l’évolution de notre festival. Depuis une dizaine d’années environ, les Folies d’O font des productions ou coproductions de spectacles de comédies musicales ou d’opérettes. Donc effectivement, ces productions nécessitent plus d’un mois de répétitions : tout un travail qui cette année aurait été compromis. Les répétitions démarraient normalement dans quinze jours, avec des artistes venus de l’étranger. Mais il se trouve que depuis deux ans, les Folies d’O ont un peu changé d’orientation, puisque désormais nous présentons plusieurs spectacles, qui sont, en plus de la production annuelle, principalement de l’accueil. Donc il s’agit de spectacles déjà existants, ou légers à monter. Cela paraît envisageable de reporter ce type de proposition. Mais il faut que cela reste fiable financièrement. Or, l’équilibre d’un festival, c’est de l’argent public, du mécénat privé et une recette propre. Sachant qu’aujourd’hui, l’argent privé, on ne va pas le demander aux entreprises parce que c’est un peu délicat dans la situation économique actuelle…

Les mécènes ne vous ont pas contactés ?

C’est moi qui les ai contactés en leur disant que le festival n’aurait pas lieu comme il était prévu. Or, ils ne se sont pas précipités pour nous dire « on vous donne quand même les sous ! ». Je ne leur en tiens absolument pas rigueur, vu le contexte. Et donc je vais tenir compte du fait que si nous ouvrons cet automne, nous ne pourrons pas avoir la recette escomptée. Le nombre de places sera en effet divisé par deux ou par trois dans les salles, et en plus, il faut bien le dire, les gens ont un peu peur de sortir : ils sortent pour acheter le pain, pour aller travailler, certains la boule au ventre ; je ne vois pas l’intérêt de vouloir se mettre la boule au ventre pour aller écouter un concert…

Mais l’un de vos arguments est de mettre en avant l’aspect léger et gai de votre programmation…

Oui, et c’est vrai qu’on a besoin de rigoler. Cette année, la programmation cela dit n’était pas spécialement drôle, on rendait un hommage à Michel Legrand. Il s’agissait de présenter une comédie musicale, qui existe, qui tourne : Les Parapluies de Cherbourg, une production franco-belge créée au théâtre de Charleroi en décembre 2017. Nous présentions aussi un orchestre symphonique qui jouait toutes les grandes pages de musique de Michel Legrand, avec des chanteurs, des danseurs, des images projetées : ça c’était le volet créatif, que j’aime proposer aux Folies. Et il y avait le quintet jazz historique de Michel Legrand. La situation était ubuesque…

Quelle est la solution que vous mettez en œuvre ?

Vous savez, je suis musicien, et ça va faire 43 ans que je ne vais pas faire de musique un été, ne pas faire mon métier de chef d’orchestre. C’est dur… Pour moi, c’est impensable de rester sans contact avec le direct, le vivant. Ainsi, en revoyant a minima certains plans financiers pour rester dans les clous, nous proposons que le concert des grandes musiques de Michel Legrand se tienne pendant le Festival de cinéma méditerranéen (fin octobre à Montpellier), pour une soirée. Cela nous semblait une bonne idée d’associer de la musique dans un festival de cinéma, surtout celle de Legrand. Christophe Leparc, le directeur de Cinemed, a accueilli cette idée favorablement, même si rien n’est encore signé. Cela nous donnera d’ailleurs peut-être des idées de collaboration pour l’avenir. Et comme c’est l’Orchestre d’Avignon qui venait faire ce concert, l’Opéra d’Avignon, étant en panne de projet, reprend le lendemain ce spectacle. Ce qui, économiquement, me sauve la vie. 

Dans quels lieux se tiendront les concerts ?

À Montpellier, ce serait au Corum, et à l’Opéra Confluence pour Avignon.

Nous en sommes actuellement à la phase d’étude. Ce sont des projets qui se mettent en place, des pistes. On ne sait rien à l’heure actuelle des conditions sanitaires de cet automne. Pour ce qui est des Parapluies de Cherbourg, qui devaient se jouer cet été dans l’amphi d’O (1800 places en plein air), nous réfléchissons à présenter le spectacle au théâtre Jean-Claude Carrière du Domaine d’O, au moment des fêtes de fin d’année.

Et le quintet va surement être proposé autour d’un thème de jazz, ou en avant-première des Parapluies. Michel Legrand était un grand musicien de jazz, un grand interprète. Et son quintet historique, c’est un peu son ADN. Je leur ai dit « faites vous plaisir ! ». 

On essaie de replacer les spectacles prévus dans des cadres différents, qui soient en adéquation avec leur esprit. Est-ce que nous pourrons le faire, est-ce que les artistes pourront venir de l’étranger, est-ce qu’on aura le droit d’avoir du public ? On n’en sait rien… Mais on fait ! 

C’est autant une façon de rester en contact avec le public que de soutenir l’ensemble de la profession.

Toute ma vie, sauf depuis 10 ans où je dirige des structures, j’ai été intermittent du spectacle. Le but est de surtout ne pas laisser tomber les artistes ni les techniciens. Nous avons la chance d’avoir des aides publiques, des recettes propres ; il faut, dans une période compliquée, rester solidaire. Si finalement les spectacles étaient annulés, il y aurait forcément les dédits versés, et non seulement aux têtes d’affiche avec des agents, mais surtout, et c’est ce qui m’importe, à toute cette masse que sont les intermittents. Et c’est un peu la raison de ma position, d’essayer de faire des choses, que la vie professionnelle ne s’arrête pas, parce qu’il y a beaucoup de gens qui sinon ne pourront plus continuer à exercer ces métiers. Pour ce qui est des artistes de notoriété internationale, s’ils ne jouent pas, ce n’est pas dramatique, même si c’est très triste c’est de ne plus les voir ni les entendre : ils vont pouvoir continuer à manger. Mais je pense aussi à tous les autres ! Dans un Opéra, il y a autant de personnes derrière que sur scène ! Un Opéra c’est plus profond que haut ! Il y a beaucoup de monde ! Notre combat, ce sera de penser à des solutions.

Le président de la République a dit qu’il fallait qu’on invente des choses… Mais d’aller faire des concerts dans les écoles, cela fait 30 ans qu’on en fait ! Je ne jette pas la pierre au gouvernement ; tout le monde fait ce qu’il peut dans une situation dont personne ne connaît l’issue.

Il faut peut-être faire évoluer nos festivals. Le Conseil d’Administration de la semaine prochaine va valider ou pas les propositions de reports, sachant qu’elles ne sont pas risquées financièrement, et qu’elles permettent aux gens de travailler. 

Avec les règles de mesures barrières, le public sera forcément très réduit.

À mon avis, il vaut mieux jouer devant un public restreint que de ne pas jouer du tout. Parce que si on ne joue pas, on disparaitra. On vous oublie très vite quand vous n’êtes pas là.

Vous pensez à une télétransmission en direct, pour pallier le manque de places ?

La situation qu’on vit nous a encore rapprochés des écrans. Et il ne faudrait pas que les gens perdent l’habitude d’aller voir du spectacle vivant. Finalement, peu importe qu’il n’y ait que 250 personnes (jauge adaptée aux mesures sanitaires pour le théâtre Jean-Claude Carrière). Ce qui est important, c’est que le spectacle ait lieu. Mais oui, nous sommes en pourparlers avec des sociétés de production pour avoir les moyens de capter le spectacle, même si pour moi c’est une solution dont il ne faut pas abuser. Remplir les cinémas ou les chaines de télé avec des opéras ou des récitals de piano… C’est à utiliser avec parcimonie. Je suis un avocat du spectacle vivant, de l’émotion en vrai.

L’idée est de continuer, en se réinventant.

Le public est assez fidèle, et j’espère qu’il reviendra, mais pour le moment, il va falloir courber l’échine, et laisser passer le virus… Et ne pas oublier la solidarité entre nous tous. Tant qu’on a de la musique et des projets plein la tête, on ne peut pas être malheureux. Mais il faut se protéger, s’unir, et éviter toutes les guerres d’égo surtout, pour pouvoir proposer au plus vite des spectacles au public.

Propos recueillis par ANNA ZISMAN
Mai 2020

Photo : Jérôme Pillement © X-D.R.