Émilie Delorme, sept ans à la tête du Festival international de musique de chambre de Provence

Présider un festivalVu par Zibeline

Émilie Delorme, sept ans à la tête du Festival international de musique de chambre de Provence - Zibeline

Émilie Delorme, depuis peu (le 1er janvier 2020) directrice du Conservatoire National Supérieur de musique et de danse de Paris a occupé, entre autres fonctions, le poste de Présidente du Festival international de musique de chambre de Provence (de 2013 à aujourd’hui). En cette fin de festival et à la veille de la nomination du nouveau président, un court bilan se dessine.

« La Présidente nous laisse dans un super état, sourit l’un des fondateurs du festival, Éric Le Sage. Malgré l’épidémie, le programme est resté fidèle à l’original, rien n’a bougé, avec des propositions originales, de jeunes découvertes, une programmation variée, le public est venu au rendez-vous, très discipliné en ce qui concerne les mesures de prévention, les jauges ont été pleines… Une réussite ! »

Zibeline : Vous êtes la première femme directrice du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris depuis le 1er janvier 2020. Vous allez pour cela quitter la fonction de Présidente du Festival international de musique de chambre de Provence. Première femme à l’avoir été aussi. C’est exceptionnel n’est-ce pas ?

Émilie Delorme : Il n’y a pas eu beaucoup de présidents non plus pour ce festival. Le premier président a été le père d’Éric Le Sage qui a fondé le festival, deux autres ont suivi, donc je suis la quatrième, on ne peut pas trop faire de statistiques sur quatre personnes, 25% c’est plutôt élevé en France dans le milieu musical! (rires)  Avec le Conservatoire National Supérieur de Paris, j’ai en effet besoin de dégager un peu de temps, mais j’ai fait sept ans aussi ici, j’ai l’impression que le festival est en bonne santé qu’il y a une bonne équipe, enfin, je pense que c’est le bon moment pour passer le relais à quelqu’un. Tout ce que j’ai voulu insuffler, ça y est, donc c’est bien qu’il y ait quelqu’un d’autre qui arrive avec d’autres idées, et qui apporte d’autres choses.

Qu’est-ce que cela signifie d’être Présidente d’un festival comme celui de Salon qui a la particularité d’être un projet d’artistes et non de structures officielles ou pas ? 

Être président n’est pas un rôle opérationnel. Le festival repose sur une économie assez précaire et beaucoup sur le bénévolat… Il y a eu des périodes où j’ai passé presque 20% de mon temps de Présidente dans un rôle très matériel pour le festival et là je suis vraiment dans une présidence effective c’est pour cela que c’est le bon moment pour passer le relais. Comme on est tous bénévoles et avant que cette équipe arrive, il y a eu un moment de battement et l’on devait être dans l’opérationnel très fortement.
Le rôle de président c’est d’accompagner les artistes dans leur désir de faire ce festival et donc d’arriver à en avoir les moyens. L’un des grands rôles de la présidence c’est de sécuriser le financement, de sécuriser l’organisation, c’est le recrutement de l’équipe et le pilotage. Pour moi il s’est agi aussi d’articuler le désir des artistes avec la politique culturelle : c’est à dire que pour faire ce festival il faut être subventionné, et pour être subventionné il faut aussi être dans une mission de service public. Il y a des choses évidentes, par exemple il n’y avait pas une offre culturelle pléthorique sur le territoire salonais, et une offre musicale qui était extrêmement faible, donc occuper  ce territoire-là c’était une vraie mission de service public, y amener l’excellence artistique y participe : c’est le rôle de l’État d’accompagner les structures qui s’engagent de cette manière. Ces dernières années nous avons également développé les scènes intérieures pendant l’hiver, pour construire un public sur le long terme, mené des actions de médiation, vraiment travaillé la question de la transmission. On a mis en place les « Buffet Crampon » qui servent de tremplin à de jeunes artistes. Il faut penser la politique culturelle et l’articuler avec le désir des artistes et puis il y a un rôle de médiateur entre les collectivités territoriales, les artistes et un rôle de représentation à certains moments quand c’est nécessaire.

Au cours de votre travail avec le festival d’Aix vous avez promu l’Orchestre des jeunes de la Méditerranée, est-ce que c’est quelque chose que vous auriez eu envie de partager avec le festival de Salon ?

Il ne faut pas faire pareil partout, chaque lieu a son âme, son histoire, son parcours, donc que ce soit à Aix, à Salon, au Conservatoire, il y a bien sûr des choses que l’on va retrouver mais devoir copier quelque chose qui est ailleurs ici, je ne le conçois pas.

Comment déterminez-vous le désir des artistes ?

Il faut juste savoir écouter. Cette question du désir est hyper importante, et la période de confinement a été -on en discutait avec certains artistes- l’occasion pour chacun de réinterroger son désir, puisqu’il y a quand même eu pour la plupart des artistes (Roger Muraro disait l’autre jour que c’était la première fois qu’il remontait sur scène depuis le 14 février) pratiquement six mois d’interruption, ce qui n’arrive jamais dans une carrière artistique : donc chacun a pu réinterroger son désir. L’émotion des artistes en retrouvant la scène était palpable…

Il y a  des inquiétudes : le festival a lieu quand même, les envies de tout le monde se conjuguent ici, mais pour la suite ?

On a la chance d’avoir le soutien de l’État, de la Ville et de la Région qui ont réaffirmé qu’ils seraient là pour soutenir le festival et nous ont dit que pour eux la continuité du festival était importante ainsi que celle de l’emploi. Le gouvernement a mis en place un fonds de soutien du festival on devrait avoir la réponse la semaine prochaine sur le montant de l’aide  et il faut savoir exactement ce que l’on a fait en billetterie pour savoir, mais la ville sera là.

Sept ans de présidence, un beau bilan…

La première chose c’est l’ancrage local c’est à dire que dans ces sept ans il y a eu le renouvellement de l’équipe d’organisation. L’important était que l’équipe soit basée à Aix ou Salon et plus à Paris comme c’était le cas auparavant. Moi-même, j’étais là aussi très présente sur place ce qui a permis la mise en place de partenariats… D’autre part, la sécurisation financière, la transmission ont été mises en place. C’était au cœur du propos des artistes, il faut accompagner leurs envies et non plaquer artificiellement des choses; comme leur désir rejoignait le mien, la collaboration a été fructueuse. Ce dont je suis le plus fière c’est que l’on est bien implantés, qu’il y a une bonne équipe, (Florent Piraud, administrateur, Laurent Cools, communication, Emeric Mathiou, relations publiques), restent des défis, des fragilités, des choses à travailler en permanence, mais je suis assez fière de tout cela.

Entretien réalisé par Maryvonne Colombani
(Exclusivité Zibeline)
Août 2020

Photographie : Émilie Delorme © EM