Les problèmes de fond s'accumulent à l'Université. Enquête sur la précarité étudiante

Précarité étudianteVu par Zibeline

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Depuis des mois, la crise sanitaire malmène brutalement le monde étudiant. Quelles failles sous-jacentes révèle-t-elle crûment ? Enquête.

Insécurité alimentaire

10 février 2021. Les restaurants universitaires du Crous Aix-Marseille-Avignon rouvrent à quelques exceptions près, pour permettre une restauration sur place, ou parfois seulement à emporter. Tous les étudiants, et non plus seulement les boursiers, ont la possibilité de retirer deux repas par jour au tarif d’1 €. C’est l’une des mesures annoncées en début d’année par le gouvernement, en soutien aux étudiants souffrant de l’impact économique de la pandémie de Covid-19. Les files d’attente qui s’allongeaient désespérément devant les dispositifs d’aide alimentaire ont fini par attirer l’attention des médias et des pouvoirs publics. Oui, en France, sixième pays le plus riche du monde, des jeunes en nombre n’ont pas de quoi se nourrir.

Mais ce n’est pas nouveau, seulement… pire. En 2015 déjà, l’Inspection générale des affaires sociales publiait un rapport établissant que près de 20% des étudiants vivaient sous le seuil de pauvreté. En juin 2020, une enquête Ipsos évaluait à 74% ceux qui ont connu des difficultés financières durant la crise. Un sur cinq a du mal à payer son loyer, ou les charges, quand se loger, pouvoir manger décemment, font partie des droits fondamentaux. Tenter d’apprendre le ventre vide est une épreuve physique et psychique que personne ne devrait avoir à vivre.

Là où les institutions n’ont pas réagi à la hauteur de la situation, « les étudiants ont fait un travail remarquable », constate Florence Boulc’h, responsable de la Licence Sciences & Humanités à la Faculté Saint-Charles. Sur les campus d’Aix-Marseille Université, des roulements ont été mis en place pour livrer colis et paniers repas. Était-ce à eux de prendre cela en charge ?

… et autres précarités

En 2017, la Fédération des associations générales étudiantes publiait quelques chiffres : un tiers des étudiants auraient renoncé à certains soins, notamment faute de moyens suffisants. Aller voir régulièrement un dentiste, changer une paire de lunettes est un luxe que beaucoup ne peuvent pas se permettre. Même les fournitures hygiéniques de base coûtent parfois trop cher.

Et, dans ce registre, les demoiselles ont un problème supplémentaire à affronter : quand on n’a pas de quoi se payer un savon, comment se procurer serviettes ou tampons ? Certaines en sont réduites à récupérer des longueurs de papier dans les toilettes accessibles… qui se sont raréfiées avec la pandémie. Sophie Gachet, Maître de conférence en écologie sur le campus de Saint-Jérôme, fait partie de Féminité sans abri, une association nationale procurant des produits d’hygiène aux personnes vivant dehors. « L’an dernier, raconte-t-elle, nous avons eu un don important de coupes menstruelles, qu’on ne peut pas utiliser facilement lorsqu’on est à la rue. Nous les distribuons donc aux étudiantes. »

L’Écosse a voté récemment le droit d’accéder gratuitement à des protections périodiques pour toutes les femmes, afin de lutter contre la précarité menstruelle. Les écoles, lycées et universités devront les mettre à disposition dans leurs sanitaires. La France ne pourrait-elle pas s’en inspirer ?

Le numérique, pas fantastique

Censé être effectif depuis le 8 février, le retour des étudiants sur les bancs des facultés à la hauteur de 20% du temps est chaotique. En attendant les cours magistraux en demi-jauge ou les travaux pratiques en rotation, respectant la distanciation sanitaire requise, le numérique fait des ravages. Flora Bajard, sociologue du Laboratoire d’Économie et de Sociologie du Travail à Aix-en-Provence, s’est rendue compte que de nombreux étudiants n’ont pas l’équipement adéquat pour travailler à distance. Certains s’escriment à suivre les visioconférences sur le minuscule écran de leur téléphone, et ont été contraints de s’installer discrètement au McDo pour profiter de la connexion Wifi. Ce que, du fait de la fermeture des restaurants, ils ne peuvent même plus faire. Alors que dans de bonnes conditions, sur des écrans corrects, sans fratries ou colocataires bruyants, la lecture de longs textes en PDF durant des heures est déjà éprouvante. Dans les témoignages collectés sur un fichier1 mis en place par des étudiantes de Sciences Po Aix, Anouk Ampe et Clara Porter, l’évocation de problèmes de vue liés à la fatigue oculaire est récurrente.

Là encore, l’entraide entre camarades a joué, avec des prêts spontanés d’ordinateurs. La faculté de sciences a aussi fourni des équipements informatiques, en sondant les enseignants pour savoir qui aurait du matériel en surplus. Mais apprendre en distanciel a ses limites, d’un côté comme de l’autre des interfaces. « Une transmission doit être incarnée, soupire Florence Boulc’h. J’ai besoin d’un échange direct avec mes étudiants pour garder mon enthousiasme, le sens de mon métier. » Quant à eux, en situation de solitude face à la connaissance, avec des outils numériques inadaptés à la concentration profonde, leurs capacités d’analyse restent en surface. En désespoir de cause, des documents imprimés ont été mis à leur disposition à l’accueil, ce qui semble bien dérisoire…

Conséquences sur les études

Le gros risque est celui de la désaffection. Lyes Belhadj, représentant de l’Unef, en témoigne : « Nous n’avons pas encore tous les chiffres, mais par exemple en faculté de droit, 40% des étudiants ne se sont pas présentés aux examens de décembre. Nous demandons des sessions balais. » Demande souvent appuyée par celles des enseignants : Florence Boulc’h mise sur des oraux de rattrapage pour pallier les devoirs non rendus, avec la volonté de décaler le second semestre et de répartir les évaluations sur une période plus longue. Très inquiète sur les conditions de vie et d’études de ses élèves, elle estime qu’on ne peut pas séparer ces deux dimensions. À l’âge où ils rêvent d’autonomie, que d’élans brisés !

Pour Annemarie Dinvaut, professeure émérite en sociolinguistique de l’Université d’Avignon, il faudrait faire confiance aux jeunes, qui ont particulièrement besoin, dans ce contexte, du soutien des adultes et de la société. « Le distanciel a été généralisé, sauf en ce qui concerne les examens, eu égard au soupçon de fraude. La présomption d’innocence devrait prévaloir, en privilégiant des épreuves qui font appel à l’intelligence et à la créativité, où l’on ne peut pas tricher car cela ne sert à rien. »

Par ailleurs, la dernière enquête sur les conditions de vie des étudiants, publiée en 2016 par L’Observatoire national de la vie étudiante, évaluait à 46% le nombre de ceux qui devaient travailler professionnellement durant l’année universitaire. Une activité concurrençant fortement l’apprentissage, du fait de son amplitude horaire. Devant la difficulté à conjuguer études et travail pour les financer, certains étudiants ont la tentation de glisser dans la prostitution. Difficiles à quantifier mais loin d’être anecdotiques, ces pratiques sont envisagées « en temps normal » avec l’espoir de gagner un revenu suffisant pour boucler un cursus. Avec la chute libre des petits boulots et jobs d’été due aux restrictions sanitaires, les rangs de ceux qui franchissent le pas risquent de gonfler, avec les conséquences délétères de l’exploitation sexuelle que l’on devine.

Santé mentale

Annemarie Dinvaut note que « dans le système universitaire anglo-saxon, chaque enseignant suit régulièrement quelques étudiants dans le cadre d’un tutorat. En France, l’accompagnement humain ne repose que sur le choix et les qualités personnelles des professeurs. Même s’ils sont nombreux à le faire, ce n’est pas systématique et c’est bien dommage. » Florence Boulc’h confirme le bien-fondé de cette remarque. Dans la Licence qu’elle dirige, chaque responsable de cours a constitué des groupes de 5 ou 6 étudiants et les rencontre une fois par semaine depuis fin septembre, « pour qu’ils puissent mettre des mots sur leur mal-être. Quand l’un d’entre eux ne parvient plus à se connecter, à intervenir à l’oral, ses camarades et nous cherchons à savoir d’où vient cette angoisse et à prévenir les risques de décrochage. »

Avec, bien-sûr, une autre hantise en toile de fond : que se répètent les suicides d’étudiants, survenus notamment à Lyon. Enzo Branca, en cursus de sociologie, fait partie du syndicat Solidaires Étudiant-e-s. Il fulmine : « L’an dernier, un étudiant s’est immolé. On a écrit un guide de 40 pages. Aucun écho. Rien de pérenne n’est prévu. » Depuis, d’autres se sont défenestrés. Et ce n’est certes pas le chèque « santé mentale  », aux modalités opaques2, ou les maigres augmentations de postes de psychologues qui parviendront à changer quoi que ce soit lorsque la situation en est à ce point.

Sur le fichier collectif initié à Sciences Po Aix mais ouvert à tous les étudiants français, la dépression et la sur-médication sont omniprésentes. « Comment on fait quand l’ordi et le téléphone sont devenus des extensions de nos doigts ? C’est ça vivre la vie ? Je me surprends à rêver de m’endormir pour ne plus jamais me réveiller. (…) J’avale des comprimés matin-midi-soir pour avoir la force d’ouvrir mon ordinateur », peut-on y lire. Plus loin, Juliette, 19 ans, pointe ce qui devrait être une évidence : « Je ne vais pas mal, je ne suis pas à bout. Nul besoin d’en arriver là pour avoir le droit d’avoir des droits ! »

Politisation ?

Lyes Belhadj relève que durant la pandémie, au lieu d’agir efficacement, « la ministre de l’Enseignement supérieur Frédérique Vidal fait des sarcasmes sur les bonbons3. Le manque de considération de la précarité étudiante est délibéré. Peut-être une punition pour la forte participation de la jeunesse aux manifestations sur le climat ? Les étudiants ne font pas partie de l’électorat d’Emmanuel Macron, qui vise désormais ceux qui votaient traditionnellement pour la droite ou l’extrême-droite. »

Lazare Cayla est venu manifester le 4 février à Marseille aux côtés des étudiants, bien qu’il ait renoncé à ses études d’ingénieur pour se tourner vers la boulangerie. Il observe que relativement peu se sont ralliés au mouvement de dénonciation de la précarité. « Tout le monde est en colère, de là à militer… Certes, la question climatique préoccupe de plus en plus, mais elle n’est pas assez articulée au social, alors que cela va de pair ! » De sensibilité libertaire, il estime que dans les milieux mobilisés, le communisme autoritaire prend beaucoup de place. Quel que soit le bord, comme on l’a vu lors de l’affaire des subventions accordées à Avenir lycéen, un syndicat favorable au ministre de l’Éducation nationale, la jeunesse intéresse tout de même fortement les partis politiques… qui interviennent aussi dans les facultés, sous une forme ou l’autre. Vivien Perez, étudiant en chimie sur le campus de Luminy, participe aux distributions alimentaires. « Un des adhérents de la Fédération Syndicale Étudiante est aussi à La France Insoumise. Du coup ils nous fournissent des denrées. »

Pour Lyes Belhadj, le milieu étudiant qui s’était fortement dépolitisé ces dernières années, hormis sur les questions transverses, le genre, l’environnement ou le racisme, frémit à nouveau. « Le Covid a forcé l’égalité par le bas : tout le monde est dans la merde, y compris ceux qui vivent chez leurs parents ou les fils à papa. Même en faculté de médecine, le mécontentement monte. »

Conclusions

Selon Enzo Branca, « Il y a plein de pistes d’amélioration ! On a besoin de construire des cités, des restaurants et des bibliothèques universitaires, baisser le prix des repas, ouvrir des places en faculté, créer des postes, revaloriser les aides. Ou alors, un salaire étudiant ! » De nombreuses voix demandent à décorréler les bourses des revenus des parents, voire, au-delà des seuls étudiants, à mettre en place un RSA pour tous les jeunes, qui doivent actuellement attendre 25 ans avant d’en bénéficier. Le gouvernement s’y refuse obstinément.

Dans une lettre ouverte, Anouk Attali, en échange Erasmus à Bruxelles jusqu’en juin, écrit : « Les Universités ne rapportent pas d’argent direct contrairement aux centres commerciaux, c’est un investissement à long terme. L’éducation est l’armature de la stabilité sociale, sans quoi nous nous exposons à la misère et à la violence. » La jeune femme, isolée dans une promotion où elle ne connaît personne, du fait des restrictions sanitaires, estime que la prise de conscience est encore mitigée en raison de ces limitations de rassemblement. Mais ce contexte ne saurait se prolonger indéfiniment…

Car les problèmes de fond s’accumulent, qu’il faudra bien un jour affronter. L’édifice de l’enseignement supérieur semble ces jours-ci ne tenir qu’à un fil, sur une endurance nerveuse bien malmenée. « Le personnel administratif Atos, les secrétaires, les techniciens informatiques, travaillent comme des fous dans un système saturé, avec très peu de valorisation de leurs efforts », souligne Annemarie Dinvaut. Après l’énorme passage en force de la loi de programmation pluriannuelle de la recherche, dénoncé par les facultés et laboratoires en lutte, l’usure et le désespoir des étudiants, du corps enseignant et autres salariés de l’Université -en particulier les plus précaires, les trop nombreux vacataires- rendent la situation explosive.

GAËLLE CLOAREC
Février 2021

1 facebook.com/etudiantnous

2 liberation.fr/societe/sante/cheques-psy-pour-les-etudiants-on-a-besoin-de-plus/

3 En visite à l’Université de Cergy à la mi-janvier, la ministre expliquait que « Le problème (pour la diffusion du Covid, ndlr), c’est le brassage. Ce n’est pas le cours dans l’amphithéâtre mais l’étudiant qui prend un café à la pause, un bonbon qui traîne sur la table ou un sandwich avec les copains à la cafétéria.»

Photo : Manifestation du 4 février 2021 à Marseille et Point presse de Solidaires Etudiant-e-s le 20 janvier 2021 (c) G.C.