La nouvelle mairie de Marseille en grand danger de blocage pour la plupart des projets de son programme

Pourquoi la présidence de Martine Vassal n’est pas légitime

La nouvelle mairie de Marseille en grand danger de blocage pour la plupart des projets de son programme - Zibeline

Martine Vassal a remporté, haut la main, le scrutin métropolitain. Expression de la démocratie ? Certes non, résultat délétère d’une collectivité anti-démocratique, et presque totalement vassalisée

Les Marseillais croyaient avoir repris la main sur leur destin. Ils se trompaient, et ne pourront cesser la lutte pour gérer sereinement la Ville. Le Conseil de la Métropole a élu à sa tête, le 9 juillet, celle qui a perdu son secteur, perdu la Ville de Marseille, mais reste présidente du Département, c’est-à-dire des subventions indispensables aux communes. Du moins jusqu’en mars, jusqu’aux élections départementales.

Le coup est dur pour la Gauche, en particulier pour le Printemps Marseillais tout fraîchement élu : les 145 voix qu’elle a récoltées, alors que 121 seulement étaient nécessaires pour obtenir la majorité absolue, rassemblent bien au-delà de son camp. Les tractations ont visiblement attiré dans ses filets des maires de tous les bords, y compris « de gauche » et écologistes, récompensés par des vice-présidences ou, sans aucun doute, des promesses de subsides pour leurs communes.

Un déni de démocratie ? Légalement, non. Mais « il n’y a pas de République sans vertu », disait Montesquieu, ni sans éthique. Et ce vote reflète un  profond mépris de quelques valeurs démocratiques fondamentales : l’équité de la représentation et l’égalité de traitement des administrés, sans parler de la parité ! (30 vice-présidents et délégués, 4 femmes !).

Rupture d’égalité historique

Cette rupture date-t-elle du 9 juillet ? Non, le mal vient de plus loin, mais ce vote l’accentue, et met la nouvelle mairie de Marseille en grand danger de blocage pour la plupart des projets de son programme.

La métropole « Aix-Marseille » a été conçue en s’adaptant à une réalité territoriale qui n’est pas la sienne, mais celles des métropoles parisienne ou lyonnaise, où la ville-centre, bien plus riche que les villes alentour, doit préserver l’intérêt des autres communes, ses banlieues. Or Marseille, ville où la pauvreté et les inégalités atteignent des sommets, intègre dans sa commune ses banlieues, les « quartiers nord », et est entourée de petites communes provençales plutôt prospères et préservées. Rien à voir avec Paris ou Lyon.

Cette différence territoriale n’est pas prise en compte par les règles électorales d’Aix Marseille Métropole : les Marseillais représentent près de la moitié des 1,8 habitants (49%), mais ne possèdent que 42% des sièges : on y préserve les intérêts des petites communes, bien mieux représentées que Marseille, ou que les villes moyennes du territoire (Aix, Martigues, Vitrolles).

Ainsi un conseiller métropolitain Marseillais représente 8519 habitants, un Vitrollais 8522 habitants, un Martégal 9880 habitants, un Aixois 8300 habitants… Les maires de Peynier (3350 habitants) ou Cornillon-Confoux (1371 habitants) votent au même titre qu’eux, alors qu’ils représentent jusqu’à 7 fois moins d’habitants.

Rupture de représentativité circonstancielle

Lorsque l’on constate qu’aujourd’hui la plupart des vice-présidences ont été données à ces « petits maires », que Martigues (communiste) et Vitrolles (socialiste) sont complètement absentes des instances de décisions, que les seuls représentants marseillais sont des conseillers municipaux d’opposition (LR) élus sur les listes de Martine Vassal contre le Printemps Marseillais, on peut envisager le pire au niveau de l’aide que pourra attendre Marseille pour se reconstruire.

D’autant que la loi PLM -celle qui divise Marseille en 8 secteurs- accentue aujourd’hui la présence de l’opposition dans l’hémicycle de la mairie, mais aussi dans celui de la métropole : Martine Vassal, qui comptabilise 29% des voix sur la Ville, envoie presque autant de conseillers dans les assemblées que Michèle Rubirola, qui en comptabilise 39%. Et Samia Ghali, qui représente 2,7% des voix sur la ville de Marseille, envoie 9 conseillers à la Ville, et 8 au Conseil métropolitain…

Le Printemps Marseillais, défavorisé par la loi PLM, a réussi son pari municipal grâce à la mobilisation citoyenne. Mais il a perdu celui d’une métropole qui le défavorise tout autant, parce qu’il n’a pas su convaincre les maires des petites communes de la portée du projet métropolitain, et de l’importance, pour eux, de ne plus laisser Marseille sombrer.

Une ville-centre qui sombre

Car la question qui reste posée aux habitants, Marseillais et non Marseillais, de la Métropole est celle de savoir quels seront les résultats, à terme, d’une politique métropolitaine qui a toutes les chances non seulement de négliger la ville-centre, mais en plus de bloquer les projets de redressement prévus dans le programme du Printemps Marseillais.

Car Marseille est une ville au bord du gouffre, du moins dans ses quartiers pauvres, qui composent l’essentiel de son territoire. Le 3e arrondissement est le plus pauvre d’Europe, 250 000 Marseillais vivent sous le seuil de pauvreté. Les écoles sont qualifiées par la presse nationale de « honte de la République », parce qu’il y pleut à l’intérieur des bâtiments, que la nourriture distribuée à des enfants qui souvent ne mangent pas à leur faim chez eux est indigne, que les sols sont parfois pollués au plomb, que les classes sont surpeuplées, que les personnels auxiliaires de la ville, les « tatas », sont en nombre insuffisant, en dessous du taux légal. Le bâti est dans un tel état que les arrêtés de péril, et les délogés, se succèdent, sans que rien ne soit pris en charge et reconstruit. Les transports en commun ne couvrent pas le territoire et s’arrêtent, dans certains quartiers, à 19h. Dans la deuxième ville de France, au territoire 3 fois plus vaste que Paris, les habitants des quartiers nord, souvent sans voiture, sont assignés à résidence le soir…

Et la liste serait encore longue : Marseille manque de tout, de centres de santé, de piscines, de stades, de parcs, de parkings, de bibliothèques, de crèches, de centres de loisirs, de plages saines… Elle détient le record national du temps passé dans les embouteillages, de la saleté des rues, du nombre de rats par habitant, le record de la pollution de l’air, qui est responsable de 2500 morts prématurées par an, le record du renoncement au soin, qui abaisse sensiblement le niveau de vie des quartiers populaires, le record du nombre d’homicide par habitant, le double de la moyenne nationale, le record du trafic de stupéfiants, le record de la consommation de stupéfiants, le record des agressions homophobes, racistes et antisémites, le record du manque d’équipement pour les handicapés, le record des foyers mono-parentaux, le record de l’exiguïté des logements après Paris, de l’économie parallèle, du travail au noir…

Il est plus que temps de changer. Les habitants de Marseille y ont un intérêt évident, ceux qui habitent les quartiers pauvres, mais aussi ceux qui se calfeutrent derrière leurs murs dans les quartiers riches, parfois très riches, de Marseille. Quant aux habitants des petites communes, qui souvent travaillent à Marseille et perdent leur temps et leur santé dans les interminables embouteillages qui sont leur lot quotidien, qui souvent envoient leurs enfants faire leurs études dans une ville polluée et peu sûre, à l’habitat plus que dégradé, qui souvent voient leurs équipements envahis par des Marseillais qui manquent de piscines, d’accès à la mer, d’horizon tranquille… ne gagneraient ils pas à profiter des avantages que leur procurerait une ville apaisée, propre, accueillante, animée ?

Conseil de Territoire

Le 15 juillet les Conseils de territoire éliront leurs présidents. Celui de Marseille Provence, un des 6 territoires, compte 1,05 million d’habitants. Il n’a qu’un représentant sur 6, alors qu’il compte 60% des habitants. Dans ce conseil de territoire les conseillers marseillais, soit 83% de la population du territoire, comptent 77% seulement des sièges, dont presque la moitié dévolue à l’opposition. Martine Vassal a distribué des vice-présidences à des maires nombreux de ce Territoire, dans le but évident de s’assurer de leur suffrage : Cassis, La Ciotat, Le Rove, Gémenos, Gignac La Nerthe, ont été récompensés, et pèseront lourdement dans le vote, ainsi que les conseillers marseillais d’opposition.

Si les 30 vice-présidents de la Métropole et le Conseil de territoire bloquent la politique de la municipalité nouvellement élue, en conservant la gestion de ses transports, de son urbanisme, de son parc de logement et de son ramassage des ordures, il faudra que le Printemps Marseillais fasse une fois de plus appel à ce qui a fait sa force : la mobilisation citoyenne, qui devra s’exprimer dans la rue ;  le sens de l’équité territoriale, porté jusque dans l’hémicycle de la Métropole où chaque projet sera examiné ;  l’éthique républicaine, défendue jusque dans les petites communes qui ne doivent pas accepter qu’on leur construise un équipement de plus au prix des immeubles qui s’effondrent sur les habitants de Marseille.

AGNÈS FRESCHEL
Juillet 2020

Visuels

Martine Vassal © CC – LCJR13
Carte du territoire de la Métropole Aix Marseille Provence © DR