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Michel Bauwens veut sauver le monde avec le peer-to-peer

Pour un peer to peer post capitaliste !

Michel Bauwens veut sauver le monde avec le peer-to-peer - Zibeline

Alors que Naomi Klein défend l’idée que Tout peut changer , Michel Bauwens observe comment cela a déjà commencé : dans des systèmes économiques alternatifs, fondés sur la participation «de pair à pair»

Economiste un peu, philosophe à ses heures, anthropologue du numérique de fait, Michel Bauwens est surtout un observateur du réel, et un homme agissant. Qui a quitté la Belgique et son poste de responsable de la stratégie numérique de Belgacom, pour vivre en Thaïlande et mettre en œuvre sa Fondation P2P (peer to peer !!). À l’occasion de la parution de son essai Sauver le monde, vers une économie post-capitaliste avec le peer-to-peer, il était en résidence à la Fondation Camargo (Cassis) et a répondu à quelques questions lors d’une conférence informelle.

Une économie du partage

Envisager le peer to peer comme une libération possible du capitalisme semble paradoxal : quoi de plus capitaliste qu’Apple ou Facebook ? Michel Bauwens, pour analyser le phénomène, se fonde non sur la réalité économique actuelle de ces sociétés, mais sur ce que Wikipédia, Arduino ou Linux mettent en place dans leur principe de contribution : le capitalisme récupère parfois le partage des connaissances qui se pratique entre «pairs» dans les réseaux ouverts ; il n’en demeure pas moins que des individus, volontaires, décident de fonctionner hors de l’échange habituel travail/rémunération, sans hiérarchie, pour fabriquer du «commun». Et que cela ne concerne pas que la sphère numérique : le prêt d’un canapé pour la nuit, le covoiturage, le cojardinage, le partage de semences fertiles, la construction d’habitats partagés, le troc de savoir-faire, tout cela se pratique de plus en plus. Et plus matériellement encore, l’économie collaborative permet aujourd’hui à une voiture comme Wikispeed d’exister : ses plans sont disponibles en open source, on peut la fabriquer dans un garage avec un petit équipement, elle est entièrement modulable, on peut en changer à l’infini toutes les pièces… Bref, elle est inusable, surtout si on perfectionne l’imprimante 3D qui devrait permettre la fabrication, et la réparation infinie, de chaque composant ! Et le principe de la fabrication relocalisée est transposable pour des lave-linges, des téléphones portatifs, des ordinateurs…

Car l’économie partagée en finit avec l’obsolescence programmée : la fabrication industrielle capitaliste doit prévoir une usure, pour que ses produits soient remplacés, et que la consommation perdure. On constate tous d’ailleurs combien nos machines s’usent plus vite, et combien la mode et les «progrès» rendent dépassés le dernier cri de l’année précédente : avec la fabrication de «communs» par les citoyens, l’intérêt est que tout dure. Et de fabriquer «glocal», c’est-à-dire partager globalement la connaissance, pour une fabrication la plus locale possible. L’économie collaborative est une solution à nos problèmes écologiques : fabriquer du commun, c’est aussi ne pas détruire…

Un mode de production voué à disparaître

L’analyse de Michel Bauwens repose au fond sur le même constat que Naomi Klein : l’expansion capitaliste n’est plus possible, la croissance infinie est un leurre, et le système est en cours d’effondrement. Remontant dans l’histoire, il compare notre époque à celle de la fin de l’esclavage, puis du système féodal, montrant que chaque système a été détruit de l’intérieur par ses propres paradoxes, mais contenait en lui les germes du système nouveau.

L’économie contributive serait-elle elle notre avenir ? Pour l’heure, il concède qu’elle conforte plutôt le capitalisme, en inventant de nouveaux marchés comme Facebook ou Google. Ou en dérégulant le travail comme Uberpop, les sites de covoiturage et les services de couchsurfing, qui concurrencent fortement les taxis et l’hôtellerie, sans régler de factures fiscales ou sociales… Autant d’entreprises ou de sites qui font de la plus-value en profitant de la collaboration, plus ou moins gratuite, des partageurs !

D’autres problèmes apparaissent encore : pour inventer une économie entre pairs, il faut que chacun ait quelque chose à partager : des connaissances, des savoir-faire. Même si les gains de productivité immenses réalisés ces dernières années devraient aujourd’hui permettre de travailler beaucoup moins, peut-on imaginer une société où l’économie ne serait pas fondée sur le travail rémunéré ? Michel Bauwens prône un revenu minimum qui permettrait à chacun de pourvoir à ses besoins, en «collaborant» selon ses moyens. Le slogan semble très marxiste, même s’il établit une nette distance avec le collectivisme. Pourtant on ne voit guère comment maintenir une société de «pairs» égalitaire et non hiérarchisée, quand seuls certains possèdent une connaissance partageable…

Mais la force de la démonstration de Michel Bauwens réside dans le constat qu’il dessine : cette économie existe déjà, à l’état embryonnaire ; il est donc souhaitable qu’elle se développe et que les États la favorisent et la protègent, afin qu’elle ne soit pas happée par le capitalisme financier. De plus en plus d’individus, partout dans le monde, sortent du salariat volontairement. Nos modes de production, destructeurs de la biosphère, ont si peu besoin de notre travail qu’on en vient à réduire volontairement la productivité pour ne pas détruire de l’emploi, et à sur-fabriquer de l’inutile jetable. De toute façon, cela finira bientôt : autant regarder ce qui peut advenir d’autre…

AGNÈS FRESCHEL
Mai 2015

Sauver le monde
Vers une économie post capitaliste avec le peer-to-peer
Michel Bauwens
Ed Les liens qui libèrent, 20,50 euros