Rencontre avec Alban Corbier-Labasse, nouveau directeur de la Friche, à Marseille

Pour que la Friche devienne une vraie coopérative

Rencontre avec Alban Corbier-Labasse, nouveau directeur de la Friche, à Marseille - Zibeline

Le troisième directeur de la Friche la Belle de Mai, à Marseille, a pris ses fonctions en septembre. À 52 ans, Alban Corbier-Labasse est passé par plusieurs établissements culturels français à l’international et l’outre-mer. Entretien.

Zibeline : Vous étiez, depuis 2018, coordinateur général de la mission de coopération culturelle Afrique & Caraïbes à l’Institut français à Paris. En quoi la direction de la Friche la Belle de mai est-elle une mission plus excitante à vos yeux ?

Alban Corbier-Labasse : Je connais la Friche depuis longtemps. J’ai toujours regardé ce lieu avec beaucoup d’intérêt et de curiosité. J’ai un parcours dans la culture qui n’est pas linéaire, je ne me suis jamais concentré sur une filière. Venir la Friche était un but en soi, car c’est l’expression de ce non-choix, et d’être en capacité de balayer tous les champs de la création et de la culture avec une dimension sociale et politique qui transcende tout ça et en fait un lieu inclassable. J’ai l’impression qu’ici je vais pouvoir continuer à explorer, d’une autre façon, les sujets qui m’intéressaient sur la coopération avec le Sud. Regarder de l’autre côté de la Méditerranée, travailler avec les communautés, les diasporas africaines, sont des choses que je vais examiner avec attention. Franchement, je n’aurais pas quitté mon boulot précédent pour autre chose que la Friche. C’est une sorte d’aboutissement, d’accomplissement professionnel.

Vos deux prédécesseurs ont occupé leur fonction pendant une période plutôt longue par rapport au temps que vous avez consacré à vos précédents postes. Êtes-vous partisan des mandats courts ?

En général, les missions à l’étranger sont des contrats de courte durée. Si tant est que la greffe prenne, je m’inscris dans la durée. C’est un lieu qui nécessite plus que quatre ans pour déployer quelque chose.

La Friche est une Société coopérative d’intérêt collectif (Scic) pour laquelle un schéma d’orientation a été récemment réécrit. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Ce schéma d’orientation coopératif est le fruit d’un travail de réflexion collective entre la Scic, les résidents mais aussi les habitants du quartier, les membres du conseil d’administration, etc. Cela a duré au moins un an mais je n’y ai pas contribué. Il a abouti à un certain nombre de recommandations et de pistes sur l’évolution de la gouvernance et du projet global de la Friche qui aura 30 ans en 2022. L’idée est de se demander ce qu’on fait des dix prochaines années et de voir comment je m’en empare, quelle est la place du nouveau directeur de la Scic dans un projet collectif qui ne m’appartient pas et me dépasse.

Comment renforcer cette dimension coopérative ?

L’objectif est d’aller beaucoup plus loin pour que la Friche devienne une vraie coopérative dans le sens où, jusqu’à présent, c’était une enveloppe juridique avec un fonctionnement coopératif embryonnaire. Cela peut consister par exemple à intégrer plus largement les résidents, les salariés dans les instances de gouvernance. Le travail est en cours, je ne peux pas vous en dire plus pour l’instant.

D’un squat d’artistes à une structure institutionnalisée, la Friche a-t-elle besoin d’un nouveau souffle ?

Alain [Arnaudet, le précédent directeur, ndlr] a été un bâtisseur et Philippe [Foulquié, le directeur fondateur, ndlr] un défricheur. On dispose d’un outil magnifique avec un demi-million de visiteurs par an. Ma partition va être l’atterrissage : mettre un peu de facilitation, de médiation, améliorer le dialogue entre les résidents et la Scic, faire plus que gérer les frustrations et trouver des moments en commun de contentement, de bien-être pour les 400 personnes qui travaillent dans le site, s’ouvrir plus vers le quartier…

La Friche exerce une force centripète. Ne faut-il mettre une limite à cette forme de concentration des structures ?

La limite sera vite atteinte : il n’y a quasiment plus d’espace disponible. Cela fait à peine un mois que je suis arrivé et régulièrement des gens me demandent une place. C’est un lieu qui attire parce qu’il fonctionne. Je ne vais pas m’en plaindre. Cette force centripète n’est pas une volonté hégémonique, mais on sait qu’ici c’est un abri. Ce n’est pas une garantie de succès mais au moins une chance que son projet aboutisse et rencontre du public. La question est : comment faire profiter un écosystème beaucoup plus large de cette dynamique-là ? Il faut peut-être travailler la force centrifuge du lieu pour mieux rayonner et décentraliser les actions. S’il y a un côté forteresse, il faut plutôt l’analyser à l’échelle de l’appropriation par les gens du quartier.

Justement, si le pari de la mixité est mieux réussi qu’ailleurs, on continue de reprocher à la Friche de s’adresser de manière encore trop verticale ou insuffisamment inclusive aux habitants du quartier qui l’accueille. Avez-vous réfléchi au sujet ?

Ce sont souvent des gens qui ne viennent pas à la Friche qui disent que c’est un endroit où il n’y a que des bobos. Depuis l’installation du skate-park et de l’aire de jeu, les habitants et les jeunes du quartier se sentent chez eux. Et on se réjouit que la mixité soit à l’œuvre dans l’usage des espaces communs. Il n’y a pas de mixité, c’est vrai, dans les pratiques artistiques et l’offre culturelle proposées. Mais on ne peut pas demander à la Friche de réussir là où il y a un constat d’échec depuis trente ans sur les questions de démocratisation culturelle. La Friche est loin d’être en retard sur ces sujets même s’il y a une marge de progression importante.

Vous avez également dirigé des établissements culturels dont une scène conventionnée à la Réunion. Comptez-vous jouer un rôle de programmateur artistique ?

Très clairement non. Ce n’est pas pour ça que je suis là. Mais je ne suis pas non plus un syndic de copropriété, à m’assurer que tout va bien. La Scic est censée porter l’image du lieu dans son rayonnement national et international. Pour tout ce qui sert le projet global de la Friche, on ne se prive pas d’y mettre notre nez, mais pas pour programmer en direct et au quotidien. Dans le spectacle vivant, ce qui est programmé à la Friche pourrait ressembler à une saison de scène nationale fois dix mais on n’est pas identifié comme cela. Il y a peut-être un axe de réflexion à mener dans ce sens. En revanche, la Friche est avant tout un lieu de fabrique et les espaces sont quasiment utilisés tout le temps. On ne peut pas dire aux opérateurs de ne plus créer pour ne faire que de la diffusion. L’esprit du lieu est de trouver un équilibre entre tout ça.

Quelle est votre ambition au niveau international ?

La Friche a une notoriété internationale mais elle n’a pas de stratégie de rayonnement international. Elle commence à être plus présente sur le terrain européen. Pour moi, elle pourrait être un outil de coopération internationale, notamment en direction des Suds au sens large, beaucoup plus qu’elle ne l’est aujourd’hui.
Propos recueillis par LUDOVIC TOMAS
Octobre 2021

Photo Alban Corbier-Labasse © Pascal Nampémanla Traoré

La Friche
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