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Retour sur L’illusion du consensus de Chantal Mouffe

« Populisme » n’est pas un gros mot

Retour sur L’illusion du consensus de Chantal Mouffe - Zibeline

Le populisme est un terme galvaudé et largement discrédité par l’idéologie dominante ; car César décidait des guerres mais aussi de la grammaire. Retour sur L’illusion du consensus de Chantal Mouffe.

Est décrétée « populiste » toute politique visant à satisfaire les besoins élémentaires du peuple, et non celles des entreprises et des marchés ; ce qui permet de balayer d’un revers de main, sans observer leurs effets, les politiques alternatives en Amérique latine et ailleurs qui ont considérablement fait reculer la pauvreté et la misère. Et par là-même montrer que les démocraties occidentales, qui ne sont pas populistes, ne sauraient s’abaisser à de telles politiques démagogiques, dangereuses et proches du fascisme.

Mais une autre caractéristique du terme populiste est aussi stigmatisée comme dangereuse pour la démocratie : il s’agit de la passion politique. Le populisme de gauche est ce concept -notamment forgé par Laclau et Mouffe- qui s’intéresse aux passions et les considère comme fondamentales dans toute société politique ; et par là-même ne veut pas laisser le terrain des passions à l’extrême droite avec le nationalisme et sa xénophobie.

Car l’individu politique auquel veulent nous faire croire les théories politiques dominantes serait un être rationnel, choisissant ses options politiques suivant ses intérêts propres, de manière purement instrumentale. Théories qui s’appuient sur la fin des idéologies et le dépassement du clivage droite-gauche. Mais comme le rappelle Chantal Mouffe, les gens ont aussi des rêves et des désirs, et le bulletin de vote n’est pas l’extension du marché, ni même de l’intérêt personnel : on extrapole au politique le comportement instrumental de l’homo économicus.

Se construire en s’opposant

La passion politique que forge ce populisme de gauche s’appuie aussi sur les notions de base de la construction de l’identité : toute identité est relationnelle et n’a pas rapport qu’aux idées exposées rationnellement, comme dans les rayons d’un supermarché : « Étant donné l’importance accordé aujourd’hui au consensus, il n’est pas surprenant que les gens s’intéressent de moins en moins à la politique et que l’abstention atteigne des niveaux records. La mobilisation exige la politisation, mais la politisation ne peut exister sans la production d’une représentation conflictuelle du monde, avec des camps opposés auxquels les gens puissent s’identifier. Il faut ainsi que les passions puissent être mobilisées politiquement à travers un processus démocratique. »

Ainsi, pour le dire cavalièrement, le populisme de gauche doit s’opposer à la passion xénophobe pour construire une passion « ploutophobe ». On se construit et on s’identifie politiquement en s’opposant. Toute identification se passe dans la détermination d’un autre, d’un « nous » et d’un « eux », les Riches comme les désignent les Pinçon-Charlot, c’est-à-dire ceux qui possèdent les moyens de production et capitalisent la plus-value. Car, et tel est le sens du titre du livre, le consensus politique dans lequel s’engouffrent les démocraties libérales fait fi de l’antagonisme présent dans toute société. C’est ce que Chantal Mouffe nomme la dimension « adversariale » de la société politique.

Les questions sémantiques sont donc importantes : il faut que « populisme de gauche » ne soit plus un gros mot… afin de commencer à gagner la bataille des mots. « Adversaire » n’est pas « ennemi », et « adversarial » permet d’éviter la traduction de « contradictoire », issue du « conflictuelle », proche de la lutte où il faut la mise à mort de l’autre. La société démocratique -qui doit prendre en charge la dimension du conflit et non le nier- doit faire en sorte que ces antagonismes consubstantiels à toute société se mue en « agonismes » : au lieu d’ennemis, on trouve des institutions politiques où des adversaires s’affrontent. Mais autour de projets politiques différents, où le cadre libéral n’est pas le seul possible.

En niant cette dimension du conflit et des passions, en offrant la même politique libérale, nos sociétés n’ont fait que permettre à ces passions de prendre des formes religieuses ou ethniques qui mettent en péril la démocratie même.

RÉGIS VLACHOS
Novembre 2017

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