Que va-t-on manger demain ? Un Rapport sur les terres agricoles en France souligne l'urgence de les protéger

Plantons, replantons

Que va-t-on manger demain ? Un Rapport sur les terres agricoles en France souligne l'urgence de les protéger - Zibeline

Terre de liens présente son Rapport sur les terres agricoles en France. Spoiler : si demain on veut manger des légumes et pas du béton, il va falloir se bouger.

Le 15 février, le réseau fédératif Terre de liens, qui permet l’installation de paysans en agriculture biologique grâce, notamment, à l’épargne citoyenne, a présenté à la presse son Rapport sur les terres agricoles en France. L’urgence est là : « En 2030, y lit-on, plus d’un quart des agriculteurs·trices partiront à la retraite, laissant derrière eux 5 millions d’hectares à reprendre, soit près de 20% de la surface agricole française ». Alors que l’indépendance alimentaire des territoires devrait être l’une des priorités de notre société, la spéculation foncière poursuit ses ravages. Tanguy Martin, animateur territorial en Pays-de-la-Loire, exposait quelques données : « Quand elles disparaissent, 52% des surfaces agricoles ne font pas un retour à la nature sauvage, mais sont artificialisées, au rythme d’un terrain de football toutes les 7 minutes ; cela représente 50 000 à 60 000 hectares par an, soit la capacité à nourrir une ville comme Le Havre ». Un processus quasiment irréversible, car on ne sait pas retrouver un sol fertile après ça. Déconstruire, passe encore, cela peut être fait rapidement. Mais désimperméabiliser, décompacter, dépolluer, retrouver un équilibre avec les écosystèmes naturels environnants prendrait des centaines d’années ! La France fait pousser du béton, à rebours de tous ses engagements en matière de lutte contre le réchauffement climatique et l’effondrement de la biodiversité.

Hectare par hectare

Comment éviter la spéculation, qui fait flamber les prix et favorise la concentration des terres aux mains de grands domaines pratiquant l’agriculture intensive, ultra polluante ? D’ici 10 ans, au moins cinq millions d’hectares vont changer de mains, il faut les protéger. En Région Paca, comme ailleurs, des collectifs citoyens conscients des enjeux tentent de freiner l’expansion du béton. Pierre Fabre, maraîcher retraité et président régional de Terre de liens, citait deux exemples : à Aubagne, le groupe Auchan a reculé et renoncé à construire un nouvel Alinéa, laissant la place à une ferme ; à Pertuis, 80 hectares de terres fertiles, menacés d’artificialisation par le maire de la commune, Roger Pellenc, qui commercialise de grosses machines agricoles à l’international, sont défendus becs et ongles.

Mais au-delà des mobilisations, il faudrait faire évoluer les cadres législatifs et réglementaires. Benjamin Durier, directeur de la fédération, est bien conscient de l’ampleur de la tâche. « Les enjeux sont énormes, et nous, une goutte d’eau. Nous avons besoin de changer d’échelle et de règles. » Les dispositifs existants -Plan local d’urbanisme intercommunal (PLU-I), Schéma de cohérence territoriale (SCOT), zones agricoles protégées (ZAP), périmètres de protection des espaces agricoles et naturels périurbains (PAEN), Schéma régional d’aménagement, de développement durable et d’égalité des territoires (SRADDET)- sont régulièrement enjambés par les politiques, favorisant le bétonnage au nom de l’économie. Pourtant, le passage des terres en agriculture biologique est très favorable à l’emploi.

Un moratoire ? Chiche !

Terre de liens demande un moratoire sur les zones à urbaniser, précisant que le logement social ne concerne que très peu de terres agricoles, une politique fiscale désincitative à la spéculation, plus de transparence dans les mécanismes de transmissions, et une facilitation de ces dernières. Car les candidats à l’installation ne manquent pas. De plus en plus de personnes, souvent non issues du secteur, souhaitent travailler dans une ferme en privilégiant le bio et la vente directe. Désavantagées car dépourvues de terres familiales, souvent sans réseaux ni capitaux. Ce sont pourtant elles qui pourraient nous nourrir dans les décennies à venir. Il faudrait leur garantir l’accès au foncier, aux aides de la Politique Agricole Commune (non délivrées aux plus de 40 ans, elles pénalisent les reconversions), ainsi qu’aux droits sociaux, notamment à des retraites correctes. Cultiver, élever est difficile, mais cela ne décourage pas les vocations. Les obstacles technocratiques, si. Ces métiers sont essentiels, ils doivent être reconnus et encouragés.

À l’approche des élections présidentielles, Terre de Liens appelle de ses vœux une grande loi qui permette de sortir de la crise agricole par le haut en protégeant les terres, ce bien commun. L’objectif de cette conférence de presse, expliquait Pierre Fabre, étant de diffuser plus largement ces idées dans la société. « On espère que ce rapport sera le premier. Nous voulons mettre en place une échéance annuelle pour mesurer les avancées. »

Voilà qui méritera d’être suivi attentivement.

GAËLLE CLOAREC
Février 2022

Photo : Exposition de légumes lors de la Fête des Simples à Rosans (septembre 2017) -c- G.C.