"Il faudrait inverser les priorités entre la culture et le commerce." Entretien avec Emilie Robert, directrice du Théâtre Massalia

Penser au jeune public

Rencontre avec Émilie Robert, directrice du Théâtre Massalia, Scène conventionnée d’intérêt national art, enfance, jeunesse à Marseille.

Zibeline : Comment avez-vous vécu ces derniers mois ?

Émilie Robert : Quand le premier confinement est arrivé, mon premier réflexe a été de prendre soin de l’équipe, et de l’artiste Burkinabé en résidence depuis le mois de février. Je l’ai logé chez ma voisine. Il a pris le dernier vol pour Ouagadougou le 20 mars. Ensuite, nous avons tâtonné, chacun chez soi, à gérer les contingences ! Il fallait vite proposer quelque chose, mettre en place une réflexion avec les délégués du personnel sur les rythmes de travail, de façon à les alléger mais sans être réduits à ne rien faire. Certains ont des enfants, d’autres vivent en colocation… le télétravail n’est pas toujours facile.

Qu’avez-vous mis en place ?

Nous avons cherché des choses à partager, vivantes, joyeuses. Inventer des rituels. Cela a pris la forme de Confinettes : chacun racontait ce qu’il faisait d’inhabituel, et nous diffusions nos trouvailles sur les réseaux sociaux, par newsletter… En ce qui me concerne, j’ai repris le piano au bout de 25 ans d’interruption. Mais c’était dur d’être privés des artistes, du public, et de nous-même !

Par la suite, nous avons pu accueillir des compagnies sur des temps de travail. Le dispositif estival Rouvrir le monde, proposé par la Drac à l’attention des enfants et des jeunes, nous a permis de glaner des subsides pour les artistes. Nous avons préparé la saison 2020-2021. Trois dates ont pu se tenir : aux représentations, le public est venu en nombre, les gens nous ont dit combien ils étaient heureux. Nous avons vécu cela très intensément. Puis le festival En ribambelles ! s’est lancé, et clac ! L’élan est retombé.

Le second confinement s’est avéré différent du premier.

Oui. Les enfants étaient à l’école. Jusqu’à Noël, nous avons lancé une réflexion partagée, un travail de fond sur nos missions. L’équipe s’était restructurée, avec des départs à la retraite, des arrivées. Plusieurs séances ont eu lieu, portant sur le projet du théâtre Massalia, au-delà de nos actions quotidiennes, nos responsabilités et nos missions, les droits culturels, en se basant sur la Déclaration de Fribourg1… C’était très intéressant. Mais après les fêtes, nous avons connu un moment difficile. Même si nous avons tenté de jouer à chaque fois que c’était possible, en milieu scolaire, en montant des ateliers, devant des professionnels. Présenter un spectacle jeune public seulement à des adultes est un exercice qui atteint vite ses limites !

Lors de la représentation de Rapprochons-nous, spectacle de La Mondiale Générale présenté aux professionnels dans le cadre de la Biac, l’émotion des retrouvailles avec un public était palpable.

Cela fait partie de nos responsabilités, vis-à-vis des artistes. De quoi ont-ils besoin ? Sur cette saison, nous avions énormément de coproductions et de préachats. La Mondiale générale voulait créer une grande forme, ce qui n’a pas été possible. Mais les circassiens ont besoin de lieux de travail régulier, sinon leur forme physique régresse. D’où cette idée de petite forme, comme un prélude pour nourrir la suite.

En ce moment, nous vivons une phase plutôt heureuse, nous avons pu jouer Askip devant des collégiens. Puis nous présenterons deux créations aux professionnels. Mais en mars, avril, ce sera fini ! Avec tous les reports, la saison prochaine sera pleine comme un œuf, dans la limite de ce que peuvent accueillir les salles de La Friche.

Le Massalia est intégré dans les réseaux du spectacle jeune public. Vous êtes-vous serrés les coudes ?

Nous faisons partie de Scènes d’enfance, association professionnelle du spectacle vivant jeune public, dont le fonctionnement est très horizontal. Les circonstances ont resserré les liens entre les 200 structures membres, la qualité d’écoute mutuelle s’est renforcée. L’avenir est en question, car avec le chômage partiel, on ne cotise ni pour les formations, ni pour le Fnas (Fonds national d’activités sociales des entreprises artistiques et culturelles).

Toutefois, sur cet exercice, avec les exonérations, nous sommes bénéficiaires ! Nous allons réinvestir cet argent public dans des projets artistiques. Paradoxalement, cette crise va nous permettre d’engager des projets comme nous n’aurions pu le faire dans d’autres circonstances. À quelque chose malheur est bon, mais 2021 demeure pleine de points d’interrogations. Plus cela dure, plus les conséquences seront lourdes ; je suis très inquiète pour la jeunesse. Il faudrait inverser les priorités entre la culture et le commerce. Nous perdons du terrain sur les publics qu’il fallait aller chercher, qui n’entraient pas spontanément dans un théâtre.

Propos recueillis par GAËLLE CLOAREC
Février 2021

1 La Déclaration de Fribourg établit que les droits culturels font partie intégrante des droits de l’homme : droitsculturels.org/observatoire/la-declaration-de-fribourg/

Photo : Emilie Robert © Clara Fays

Théâtre Massalia
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