Idéologie et méthodes d'extrême-droite à Orange, terre de culture dirigée par Jacques Bompard depuis 1995

Orange, 20 ans d’extrême-droite

Idéologie et méthodes d'extrême-droite à Orange, terre de culture dirigée par Jacques Bompard depuis 1995 - Zibeline

La Ville d’Orange plébiscite son maire depuis 1995. Un cas unique en France, qui n’est pourtant pas synonyme de stabilité dans une ville au passé culturel immense

Jacques Bompard est un des fondateurs du Front national en 1972. Avant cela il a appartenu au mouvement d’extrême-droite Occident, jusqu’à sa dissolution, a adhéré à Ordre Nouveau, et a fondé durant la guerre d’Algérie l’OAS Montpellier. Au Front national il a fait partie du bureau politique de 1972 à 2005, et a créé la fédération de l’Hérault en 1975 (il est Montpelliérain). Exclu du bureau politique en 2005 -il reprochait au parti de Jean-Marie Le Pen son autoritarisme et son népotisme, et à Marine le Pen sa tiédeur- il a rejoint le parti de De Villiers, puis en est parti lorsque le Mouvement pour la France a apporté son soutien à Thierry Mariani lors des élections régionales de 2010. Fondant alors la Ligue du Sud, il entretient avec le Front national des relations très ambivalentes.

Histoire de familles

On pourrait parler de guerre fratricide si la lutte pour le pouvoir amenait à la destruction des deux camps. Mais dans le Vaucluse ils se confortent, et s’allient lorsqu’il le faut. Ce qui ne les empêche pas d’insulter ceux qui passent d’un camp à l’autre, comme Xavier Magnin, neveu par alliance de Jacques Bompard, son ex-directeur de cabinet passé au Pontet.

Car les trahisons et favoritismes familiaux agitent la Ligue du Sud tout autant que le Front national. La femme de Jacques Bompard est maire de Bollène, ses deux fils sont ses attachés parlementaires, et l’un d’eux, Yann, a remporté le 3e canton de Vaucluse contre le candidat de Marion Maréchal Le Pen. Élection annulée (puis remportée à nouveau) pour « bidouilles » d’après la nièce de Marine : Jacques Bompard en a porté plainte pour diffamation, et a perdu. Pourtant en 2012 la petite-fille Le Pen avait choisi un suppléant Ligue du Sud, et ses choix idéologiques semblent plus proches de ceux du maire d’Orange que de ceux de sa tante, à propos du mariage pour tous en particulier, de la « loi naturelle », de la foi catholique et des identitaires.

« Au fou ! »

Car si Jacques Bompard s’est éloigné du Front national, ses positions idéologiques n’ont pas dévié d’un iota depuis ses ralliements d’étudiant. À l’Assemblée Nationale depuis 2012, ses questions au gouvernement sont nombreuses, et remarquées. Contre l’avortement, en 2014, il demande « pardon, au nom de la loi naturelle, aux enfants qui ne naitront pas » à cause « des élans morbides qui ont tenu lieu de féminisme depuis des dizaines d’années ».

Il s’oppose également au mariage pour tous, à la « théorie des genres », à la loi sur la fin de vie en affirmant que « notre civilisation gréco-chrétienne recherche une harmonie incompatible avec l’euthanasie ». Il déclare également que « l’État encourage l’islamisation de la société », que « face à notre civilisation fragmentée et dissoute, une autre explication du monde avance : l’islam. » « Au fou », crie-t-on sur les bancs de l’assemblée, face à son accent du sud. Au fou ? C’est oublier à quel point ses convictions sont ancrées et assumées.

À Orange, il organisait en septembre 2016 un Forum de l’Union des droites, dont le compte rendu est en libre accès sur son site : le Président de l’Action Française (lire National Royalisme, le reportage réalisé par Zibeline sur l’Action Française) se réjouit que « l’Histoire véritable refasse surface, celle des chefs, des saints, des héros, des rois » ; le Président de Renaissance Catholique déclare qu’« à l’intégration brandie en étendard se superpose le viol de l’identité des Français de souche » ; la Présidente de Choisir la Vie que « le gouvernement cible l’enfant à naître, ennemi public numéro 1 », et Bernard Antony (AGRIF) conclut en évoquant « les maux que l’Islam engendre… ». La folie est partagée, et plébiscitée par une population qui ne vote pourtant pas majoritairement Front national aux élections nationales.

Main-mise sur la culture

La mairie d’Orange a, évidemment, un rapport idéologique avec la culture. Dès 1996 l’Inspection générale des bibliothèques de France dénonce la censure exercée dans l’établissement municipal : les contes africains, des livres sur le racisme et sur le rap sont écartés… Catherine Canazzi, conservatrice, démissionne et dénonce les prescriptions d’achat d’ouvrages écrits par des membres du Front national.

Quant aux Chorégies, le plus ancien et populaire des festivals lyriques de France, elles sont, depuis 1995, dans une difficulté constante avec la mairie. Présidé auparavant par le maire socialiste, le Conseil d’Administration avait refusé qu’un élu de la majorité municipale prenne sa suite. Jacques Bompard, qui s’était présenté à la présidence, avait été écarté et c’est Thierry Mariani, RPR puis UMP puis LR, qui l’a assumée durant 20 ans. Jacques Bompard avait alors déclaré qu’il ne reconduirait pas la convention qui liait la ville d’Orange aux Chorégies.

Philippe Douste Blazy, alors ministre de la Culture, avait compensé la suppression de la subvention municipale. Rétablie trois ans après. Mais les Chorégies, qui avant 1995 déployaient, en plus des productions lyriques, des concerts de chambre et des rencontres dans toute la ville, se sont repliées dans le sublime théâtre romain. Sans augmentation de budget depuis 20 ans, autofinancées à 80%, elles sont restées un festival essentiel, mais sans le pétillement créatif des années 90.

Jusqu’au départ de Thierry Mariani, en 2015. La mairie tente à nouveau de faire main basse sur la présidence en prétendant qu’elle revient de droit à la vice-présidence, c’est-à-dire l’adjointe à la culture Marie-Thérèse Galmard. Celle-ci, qui est aussi colistière de Yann Bompard, retire aussitôt la délégation de signature au directeur des Chorégies, Raymond Duffaut, qui démissionne. La ministre de la Culture, qui s’émeut d’une situation qu’elle juge anormale, menace à son tour de retirer la subvention de l’État, tout comme Christian Estrosi celle de la Région.

Jacques Bompard écrit alors sur son site : « Audrey Azoulay exerce un chantage aux subventions, bien aidée en cela par Christian Estrosi. Il faut dire que Madame Azoulay, catastrophique dans l’ensemble de ses prestations publiques, doit son ministère à ses amitiés et à la délicatesse du président de la République. Représentante caricaturale de l’énarchie, elle s’effrayerait au contact du moindre Vauclusien de souche, craignant de rencontrer un autrui qui n’aurait ni fait HEC, ni passé sa jeunesse dans les réunions dorées des futures élites oligarchiques. »

Mais les Chorégies sont trop importantes pour la Ville d’Orange : Marie-Thérèse Galmard accepte de céder la place, Jean-Louis Grinda prend celle de Raymond Duffaut, et le Conseil d’Administration peut désigner librement son nouveau président : Christine D’Ingrando, qui fait partie du CA depuis 2009, a pris ses fonctions en mai 2016, après des mois de conflits. Jacques Bompard et ses deux fils font toujours partie du Conseil d’administration, ainsi que l’adjointe à la culture, qui demeure vice-présidente.

AGNÈS FRESCHEL
Mai 2017

Lire notre présentation du dossier complet consacré à la culture dans les villes FN, paru dans les numéros 104, 105 et 106, ainsi que les autres épisodes, progressivement mis en ligne : 

Beaucaire sous l’ère identitaire

Vitrolles ou la réconciliation par la culture

Le Pontet, aux portes d’Avignon

Fréjus mise au pas

Béziers : Peur sur la ville

A lire également :

Le Front National et le malaise culturel

Photo : Affiche de la campagne départementale Yann Bompard – Marie-Thérèse Galmard © X D R