La gauche s'unit pour soutenir la culture

« On ne sait absolument plus où l’on va »

La gauche s'unit pour soutenir la culture - Zibeline

Le 22 décembre, plusieurs forces de gauche et écologistes rendaient publique une déclaration commune en soutien au monde de la culture. Entretien avec Denis Lanoy, contributeur à la rédaction du texte.

Denis Lanoy est à la fois artiste et responsable politique. Auteur, metteur en scène et scénographe vivant à Nîmes, il a fondé et dirige la compagnie Triptyk-Théâtre. Il est également membre de la commission nationale de la culture du Parti communiste français.

Zibeline : Qu’est-ce qui a motivé les partis de gauche à cosigner une déclaration commune ?

Denis Lanoy : Les commissions culturelles de chacun des partis s’étaient déjà réunies auparavant. Elles ont très vite acté des convergences de lutte et des choses à défendre en commun. C’était bien de le signifier au monde de la culture et des arts. Le premier reproche que l’on peut faire au Gouvernement vis-à-vis du monde culturel dans la gestion de la crise sanitaire est de naviguer à vue. On ne sait absolument plus où l’on va. Au moins, lors du premier confinement, il y avait un minimum de clarté. Il ne semblait pas y avoir d’incohérence. Puis chacun s’était remis dans la perspective de la réouverture des lieux. Or, depuis la deuxième vague, il n’y a plus une seule annonce à l’égard du milieu culturel et artistique. La seule chose qui a été dite est que l’on pouvait continuer à travailler et répéter les spectacles futurs. Ce sont de belles paroles mais dans le réel, cela ne fonctionne pas. D’abord parce que ce n’est pas la majorité des artistes et des acteurs culturels qui sont concernés par les répétitions. Pour certains, il s’agit simplement de tournées qui ont été annulées. Tous ceux dont les projets n’ont pu être menés à terme ou ne peuvent actuellement se mettre en place, ont à craindre pour 2021, 2022 voire 2023. Il y a une demande forte de prolongement de l’année blanche pour les salariés intermittents du spectacle vivant. Mais les artistes plasticiens et auteurs sont sur la touche.

Le texte appelle à la réouverture des lieux culturels…

Elle appelle surtout à la clarification des choses. Personne ne comprend plus pourquoi les lieux restent fermés. Même les présidents de Régions sont en train de le pointer du doigt. LREM ne dirige aucune région, aucun département, aucune grande ville donc le Gouvernement n’a ni relais politiques ni soutiens dans les territoires. Il ne fait confiance en personne et joue la carte de l’isolement du palais présidentiel contre le reste de la France. Cela se traduit en matière culturelle. Du moins, c’est mon analyse. Au niveau des musées par exemple, le Gouvernement pense aux grands établissements parisiens et ne voit pas la multitude de sites existants dans le pays et dans lesquels il n’y a aucun risque de contamination. Il y a 3 200 musées en France, il n’y a pas partout des problèmes de jauge. Dans certains, quand il y a dix personnes en même temps, c’est le bonheur !

Il y a une non-prise en compte du réel avec des prises de décisions qui mettent toutes les situations à un même niveau. Dans les lieux de spectacles, les consignes sanitaires étaient très strictes entre les deux confinements. Comme beaucoup de monde, je suis allé au théâtre en octobre et à aucun moment je ne me suis senti en danger. En revanche, je commence à me poser des questions quand je me trouve dans le bus. À côté de cela, je continue à faire des interventions en milieu scolaire comme des lectures. Il y a même des spectacles qui peuvent se jouer dans les écoles et les collèges. Cela semble aberrant mais c’est la réalité.

Si elle était au pouvoir, comment la gauche dans sa diversité aurait-elle du agir vis-à-vis des artistes et acteurs culturels ?

En commençant par faire confiance aux gens et leur redonner de la responsabilité. Je ne connais aucune personne autour de moi qui, si elle se sait malade ou a des doutes, va aller dans un théâtre pour contaminer les autres. On en sait un minimum sur la Covid. Il suffirait de dire aux gens de prendre leur température deux fois par jour. Ce n’est pas compliqué. Je le fais alors que je ne ressens aucun symptôme. Mais comme je vais donner des cours au théâtre quasiment tous les jours, je ne veux pas faire courir le moindre risque à personne. Il y a des possibilités d’aménagement en fonction de la capacité des lieux. Ensuite, il faudrait permettre au milieu culturel de penser des alternatives et pas simplement se limiter à dire qu’on va l’aider à développer son potentiel numérique. Il y a un véritable piège derrière la mainmise de l’industrie numérique sur la diffusion culturelle.

La formule d’Emmanuel Macron sur le « quoi qu’il en coûte » est-elle à la hauteur dans la culture ?

Quand j’analyse sa méthode et sa manière de manier le langage, je me demande si le « quoi qu’il en coûte » ne signifie pas autre chose que l’argent. Je me demande si finalement il ne parle pas de moi. Est-ce que cela ne veut pas dire aussi qu’il y aura des gens laissés sur le bord du chemin ? D’où l’importance de faire la distinction, comme c’est le cas dans la déclaration, entre culturel et artistique. Je pense que la diffusion culturelle est quelque chose qui pourra continuer de fonctionner en recevant un minimum de subsides. En revanche, je suis très inquiet pour la création artistique. On voit bien le modèle de société et économique dans lequel on est, où tout est marchandise. On peut créer un grand événement culturel en s’appuyant sur un travail artistique tout à fait valable mais du passé. Dans un département comme le Gard où l’on compte mille nouveaux bénéficiaires du RSA en trois mois, cela fait 600 000 euros supplémentaires à trouver par mois. Et la compétence culturelle dans un département n’est pas obligatoire… Il y a donc urgence à réfléchir à un grand plan de financement de la création artistique qui sera d’ailleurs aussi le moyen de vitaliser la diffusion culturelle.

La déclaration commune est un texte court, assez général et relativement consensuel. Pourquoi n’a-t-il pas rassemblé plus d’organisations, notamment La France insoumise ?

Toutes les forces identifiées à gauche ont été invitées à participer à la constitution de ce collectif de réflexion : PS, PCF, Génération.s, EELV, LFI, PRG… La France insoumise a décliné l’invitation à la première réunion sans motivation officielle. Elle a été conviée à la deuxième réunion dont l’objet était le communiqué commun. Après avoir dans un premier temps décliné à nouveau, ils ont finalement décidé d’y participer avec le statut d’observateur. On leur tout de même donné la parole et leur représentant s’est exprimé librement. Mais chacun ne représentant que la commission culturelle de son parti, une validation par la direction nationale est donc nécessaire. Celle de LFI n’a pas souhaité aller au-delà du statut d’observateur et n’a donc pas signé le texte. Je n’en connais pas la raison. Il n’y avait pourtant eu aucune distension pendant la discussion.

Ce document aura-t-il des suites ?

Nous avons un planning de travail et allons nous revoir le 30 janvier en visioconférence. À charge à chaque parti de préparer en amont ses positions et propositions concrètes. La prochaine thématique concerne les politiques culturelles dans les territoires. On sent qu’il y a une volonté commune avec en ligne de mire des échéances.

La culture peut-elle être le champ qui unit la gauche ?

Cela ne sera pas le seul mais c’en est un. La culture a une dimension anthropologique immédiate et évidente. Beaucoup ne mesurent pas que c’est aussi le cas dans l’économie et l’écologie et certains l’oublient un peu trop facilement. L’autre avantage de la culture est qu’elle est résolument transversale. Quand on parle de culture et d’art, on finit par parler d’éducation, de transmission et même de santé parce que la santé morale et psychologique passe aussi par une pratique artistique et le bien-être apporté par le fait d’être cultivé. Dans le droit culturel, il y a des réponses qui concernent aussi l’écologie, à travers les modalités de transport, la diffusion dans les territoires. La culture et l’art sont des domaines dans lesquels se pose la question du bien commun, donc du service public, donc de la gratuité d’accès. Le débat est passionnant et peut provoquer un début de chamboulement presque révolutionnaire.

Entretien réalisé par LUDOVIC TOMAS
Janvier 2021

Photo : Denis Lanoy ©X-DR

La déclaration

« Depuis mars dernier le milieu culturel vit un véritable choc. Ces derniers jours, suite à la forte mobilisation de tout le milieu culturel, il nous est apparu essentiel, à nous, forces de gauche et écologistes, de nous unir pour exprimer d’une voix unanime notre soutien total et notre solidarité́ à ce secteur profondément meurtri par la crise actuelle.

Nous appelons le Gouvernement à changer de toute urgence sa gestion, de permettre la réouverture des lieux culturels dans le respect d’un protocole sanitaire établi et surtout de porter une véritable considération à la culture, à la création artistique et à tous les professionnels qui la font vivre.

La culture et la création artistique sont absolument essentielles à l’esprit et au cœur de chacune et chacun d’entre nous. La culture est la gardienne de notre cohésion sociale et républicaine. Elle sera toujours la première à nous élever au rang de personnes libres, ouvertes et éclairées. C’est pourquoi nous revendiquons des mesures proportionnées, pour que la culture puisse s’exprimer librement et pleinement. »

Signataires : Europe Écologie Les Verts, Génération.s, Parti Communiste Français, Parti Radical de Gauche, Place publique, Parti Socialiste.