2e Chronique du changement climatique, avec Daniela Banaru, océanologue en Méditerranée

« On ne peut plus définir ce qu’est un écosystème en bon état »

2e Chronique du changement climatique, avec Daniela Banaru, océanologue en Méditerranée - Zibeline

Une océanologue en Méditerranée : la taille des poissons diminue, et c’est loin d’être le seul problème.

Daniela Banaru travaille à l’Institut Méditerranéen d’Océanologie, sur le campus de Luminy. Enseignante et chercheuse, elle nous reçoit dans son bureau avec l’une de ses étudiantes, Chia-Ting Chen, qui s’apprête à soutenir une thèse sur l’alimentation des poissons planctonophages de la région marseillaise. Dans ce laboratoire, les scientifiques observent les écosystèmes marins pour déterminer leur évolution. D’emblée, Daniela Banaru prévient : « Les conséquences de l’activité humaine ne sont pas récentes, mais elles se sont accélérées et intensifiées. Il y a partout tellement d’impact que l’on ne peut plus définir ce qu’est un écosystème en bon état ! »

Le nombre de poissons est en baisse, leur taille diminue. « On voit très peu de requins désormais, et seulement certaines espèces -Renard, Peau bleue, Mako- parmi toutes celles qui devraient être là. » Les espèces communes, telles que les sardines ou les anchois, sont aussi concernées. La surpêche est en cause, mais les chercheurs relient aussi le phénomène à un problème d’alimentation : le plancton est moins abondant en Méditerranée, sous l’effet, entre autres, du réchauffement climatique. « Les bactéries prolifèrent au détriment d’espèces plus grosses ; elles sont notablement moins nutritives ».

Des prédateurs inconnus dans nos eaux apparaissent, comme le vorace poisson-trompette, venu par le Canal de Suez, dont elle a trouvé un représentant vendu sur le Vieux Port. Long de près d’un mètre, il avait six petits poissons dans le ventre. Autre constat : les organismes marins, sans même parler du plastique qu’ils ingurgitent, sont chargés de contaminants métalliques, hormones, antibiotiques, emportées par le flot de nos urines via les circuits d’assainissement. L’émissaire de Cortiou, au cœur du Parc national des Calanques à Marseille, dégorge de mercure, entre autres substances toxiques.

Dauphins : le loup des mers

Les océanologues travaillent beaucoup avec les pêcheurs. D’après Daniela Banaru, ces derniers commencent à se poser des questions : « même si la contamination leur fait peur, ils veulent savoir ». De plus en plus de programmes de recherche se font en collaboration étroite avec ceux qu’elle qualifie de sentinelles de la mer, observateurs particulièrement bien placés car en permanence sur l’eau. À les côtoyer de près, elle relève les difficultés auxquelles ils sont confrontés dans leur métier, le modèle économique fragilisé par la baisse des ressources, l’augmentation du coût du carburant, la réglementation en constante évolution.

Elle dresse un parallèle intéressant avec la situation des éleveurs de brebis, dont la position se durcit d’autant vis-à-vis du loup que leurs territoires et leurs activités sont sinistrés économiquement. « D’origine roumaine, je peux vous dire que chez nous les loups sont nombreux, et ce n’est pas un problème, les troupeaux sont bien défendus. Ce sont des prédateurs naturels, on en a besoin. Quand la pêche va mal, certains pêcheurs cherchent un responsable et seraient prêts à s’attaquer aux dauphins, qui sont des mammifères opportunistes, et viennent se servir dans les chaluts. » En Méditerranée, contrairement aux espèces invasives, poissons, invertébrés, algues, qui se déplacent apportés par les bateaux et déséquilibrent à grande vitesse les écosystèmes, ce ne sont pas les dauphins qui posent problème…

Self control

Lorsqu’on lui demande ce qu’elle ressent au quotidien dans l’exercice de sa profession, Daniela Banaru soupire : « J’aimerais que mes enfants connaissent le milieu marin que j’ai connu. Ça dépendra de nous. On a beau dire qu’il faut faire de la place aux autres espèces, au fond ce sont nos intérêts anthropocentrés qui priment. » Dans les aires marines protégées, telles que le parc national de Port-Cros, créé en 1963, elle observe que les animaux sont moins craintifs : « on peut presque gratter le dos des mérous ». En tant qu’enseignante, elle croit en la pédagogie, et considère que la population pourrait apprendre de la mer qu’elle n’est pas un espace libre où tout le monde peut se servir (ni une poubelle, pourrions-nous ajouter). Si d’après ses estimations, quelques 800 ou 1000 personnes pratiquent la pêche professionnelle artisanale en Paca, un nombre qui fluctue relativement peu, les techniques ont considérablement évolué, devenant bien plus effectives. Quant à la pêche récréationnelle -entre 15 000 et 17 000 licenciés sur la région, selon ses données- elle décime la faune marine, malgré les réglementations.

Parcimonie

Daniela Banaru -c’est à célébrer car la pratique n’est pas si courante chez les scientifiques- s’intéresse à l’histoire. Elle a passé son été à lire, s’est penchée sur l’œuvre du naturaliste, géographe et explorateur allemand Alexander von Humboldt (1769-1859), et la thèse d’un confrère historien, Daniel Faget, intitulée Le milieu marin méditerranéen : usages, conflits et représentations. Le cas du golfe de Marseille (début XVIIIe-début XXe siècles). La chercheuse y a appris qu’avant l’industrialisation des pratiques de pêche, les pêcheurs trop gourmands étaient jugés par un tribunal constitué de pairs, « qui n’étaient pas tendres ». Au moment où la pêche s’est intensifiée, au début du XIXe siècle, sont apparues des méthodes redoutables, palangre ou drague, qui ont été dénoncées, le risque de surexploitation ayant rapidement été identifié. À quoi les pouvoirs publics auraient répondu que la demande accrue de produits de la mer justifiait de tels moyens. Elle déplore qu’alors comme aujourd’hui, l’appât du gain prime. Sa conclusion sera aussi la nôtre : « Il faut apprendre du savoir des anciens ».

GAËLLE CLOAREC
Octobre 2019



2e Chronique du changement climatique. Au moment où le chaos global s’accélère -dérèglement climatique, pollution exponentielle et chute de la biodiversité- nous allons à la rencontre de personnes affectées dans leur quotidien, pour rendre compte de leur vécu. Si vous voulez témoigner, contactez la rédaction : journal.zibeline@gmail.com



Illustration : Delphinus delphis – Dictionnaire universel d’histoire naturelle – Charles d’Orbigny – 1849
Photo : Daniela Banaru et sa thésarde Chia-Ting Chen -c- G.C.