Entretien avec Sarah Devos de SOS Méditerranée

On meurt encore Méditerranée

Entretien avec Sarah Devos de SOS Méditerranée  - Zibeline

Grâce à l’Ocean Viking, SOS Méditerranée a pu reprendre ses sauvetages en mer. Entretien avec Sarah Devos, membre du Conseil d’administration et référente de l’antenne de Marseille.

Zibeline : Depuis juillet SOS méditerranée est de retour en mer, et y sauve des vies, avec son nouveau navire Ocean Viking. En quoi diffère-t-il de l’Aquarius ?

Sarah Devos : L’Aquarius, privé de pavillon, a dû arrêter ses missions en décembre 2018. Il a fallu chercher un autre navire capable de tenir la haute mer, avec un pavillon fort. L’Ocean Viking bat pavillon norvégien, un pays européen qui respecte le droit de la mer et les droits humains. Il possède un grand pont arrière qui a été aménagé en Pologne, avec des containers pour accueillir les personnes, un hôpital, des douches et des stocks pour faire face à de longues durées en mer. Il a fait route vers Marseille fin août et en est à sa troisième rotation en mer, commencée le 4 octobre.

Il s’agit donc de sauver des hommes du naufrage.

L’Aquarius en moins de trois ans a recueilli plus de 30 000 personnes. L’Ocean Viking prend le relais. Lors de sa deuxième rotation nous avons effectué plusieurs sauvetages au large de la Libye. Aujourd’hui on se trouve face à de petits bateaux en bois, ou à ces embarcations en plastique bleu qui ne tiennent pas la mer et se dégonflent très rapidement. Nous avons sauvé essentiellement de jeunes hommes, mais aussi des femmes avec de très jeunes enfants. Certaines enceintes. Une a dû être hélitreuillée. Parmi ces naufragés, 9 mineurs sur 10 voyagent seuls.

Ils ont débarqué à Lampedusa, la réouverture du port italien est une bonne nouvelle…

On peut se réjouir de cette réouverture des ports sûrs en Europe, mais le mécanisme de désignation de ces derniers reste très mal défini, ce qui va entraîner encore des jours inutiles de souffrance pour les rescapés en attente à bord. Il faut que le sauvetage soit garanti par l’Union Européenne, ainsi que les mécanismes de débarquement et de répartition des naufragés. Durant la fermeture des ports italiens plus de 10 000 personnes ont été renvoyées dans l’enfer libyen, et 1000 autres sont mortes. Officiellement.

Officiellement ? Vous pensez donc que les morts sont plus nombreux ? On a parlé d’un ralentissement de la migration par la route de Méditerranée centrale.

Rien ne permet de le penser. Pendant près de 9 mois nous n’avons pas pu intervenir sur les côtes libyennes, et depuis que nous avons repris les rotations nous avons pu constater que les embarcations de fortune, avec des centaines d’hommes à bord, sont toujours là. Il y a donc des hommes qui meurent, sans que personne ne soit là pour les voir, les comptabiliser. Les traversées se font depuis la Lybie, qui n’est plus un état de droit, il n’y a pas de contrôle. Les morts officielles, qui se chiffrent pourtant en milliers, ne représentent sans doute qu’une faible partie du compte réel.

Les garde-côtes libyens ne sont-ils pas en charge du sauvetage ?

Ils demandent qu’on les ramène vers la Libye contrairement au droit international. Ce ne sont pas des ports sûrs. Il y a la guerre civile, et avant même la guerre civile il y avait du trafic humain d’envergure. Tout cela est documenté, de notoriété publique. Pourtant l’Union Européenne continue de financer les garde-côtes libyens qui ramènent les naufragés vers des camps où se pratiquent le trafic d’esclave, le viol, et qui bafouent incontestablement les droits humains.

L’obligation d’effectuer des sauvetages continue donc d’être bafouée ?

Oui, soit elle n’est remplie par personne comme lorsqu’on nous a empêché de prendre la mer, soit elle est confiée aux ONG comme nous ou au Colibri, à l’Open Arms, aux Pilotes volontaires… ce qui reste un pis-aller. Tous les hommes ont le droit de se déplacer, surtout lorsqu’ils fuient un danger vital, et les États ont obligation de les recueillir et les protéger. Actuellement le droit international, et en particulier le droit de la mer, n’est pas respecté par les États européens. Les ONG ont été criminalisées pendant des mois et nous n’avons pas baissé les bras.

De quoi avez-vous besoin pour continuer de sauver des vies ?

De la part des particuliers nous avons besoin de dons. Une journée en mer de l’Ocean Viking, c’est 14 000 euros. 98% de nos revenus proviennent de particuliers, et nos dépenses sont faibles grâce à la grande implication de Médecins Sans Frontières, et de nos bénévoles sur les bateaux et à terre. Plus de 500 en France.

Avec une antenne importante à Marseille.

Oui, c’est un port d’ancrage pour nous, nous y expérimentons en particulier des actions de sensibilisation en milieu scolaire. Les Marseillais sont très impliqués, très actifs au niveau de l’accueil des réfugiés et les structures culturelles, comme le Mucem, nous ouvrent souvent leurs portes.

Entretien réalisé par AGNÈS FRESCHEL
Octobre 2019

Photo : c Patrick Bar 2016