La Nuit Debout aux Flamants dans les quartiers nord de Marseille, entre échec et espoir

Nuit Debout ne perd pas le nord

La Nuit Debout aux Flamants dans les quartiers nord de Marseille, entre échec et espoir - Zibeline

« Monsieur, c’est gratuit les jeux ? » Une petite fille s’approche timidement de l’esplanade du Centre Social des Flamants. Il est autour de 19h, samedi 23 avril. Devant les bâtiments de cette cité du 14e arrondissement de Marseille, une centaine de personnes est rassemblée. Des gradins en palettes ont été dressés, une bibliothèque éphémère étale ses livres-service, de la nourriture est déposée sur les tables basses qui encadrent le petit cercle des participants à la Nuit Debout. Un peu plus loin, un espace avec des jeux et des jouets en bois. C’est de cet espace que la petite fille se demande s’il faut payer quelque chose pour y entrer.

Ce 23 avril (ou 54 mars), la Nuit Debout, mouvement né dans la foulée des manifestations contre la loi travail, s’est dédoublée. A l’habituelle Assemblée Générale qui se tient quotidiennement sur le cours Julien, s’est ajoutée cette soirée aux Flamants. L’initiative vise à la « convergence des luttes », à établir la jonction du mouvement avec les quartiers populaires. Mais la connexion est encore fragile. Comme cette petite fille qui n’ose avancer vers ce nouveau terrain de jeux, les adultes aussi hésitent, se cherchent, tâtonnent. La veille encore, la tenue du rassemblement était très incertaine. Il a finalement eu lieu et a réuni une grande foule… de journalistes.

Les Flamants sans flamme

Etrange contraste, entre les soirées du cours Julien, assez peu relayées dans la presse, et celle des Flamants, où les représentants des médias étaient presque aussi nombreux que les participants. Donnant parfois la drôle de sensation d’être en visite dans une réserve d’Indiens. Avec ce détail supplémentaire : une réserve d’Indiens sans Indiens, ou presque. Détail suffisamment flagrant pour être abondamment repris dans tous les comptes-rendus. La rencontre avec les habitants du quartier a eu beaucoup de mal à se faire, et pour cause, très peu sont venus sur place. Et quasiment aucun n’a pris la parole, ou alors seulement bien plus tard.

Le but de cette assemblée était de créer de l’échange, du débat, de dépasser les clivages entre les quartiers, entre les communautés, les milieux sociaux. Pendant une bonne partie de la soirée, ces clivages sont apparus solidement renforcés. En cause, un manque de préparation et de concertation qui a certainement pesé et provoqué, si ce n’est de l’hostilité, du moins de la crainte et du repli. Et aussi une certaine défiance envers un mouvement catalogué, à tort ou à raison, comme celui des « bobos du centre-ville. » Ce qui entraîna de longues discussions, parfois ternes et stériles, sur la notion de « bobo », bien difficile à définir. L’accueil frais réservé par Fatima Mostefaoui avait déjà donné le ton. « Ne venez pas nous analyser », lançait la militante associative. « On n’a pas attendu la loi El Khomri pour être libres et pour parler. Cela fait trente ans qu’on souffre de précarité, de violences policières et qu’on le dit. Mais notre parole est stigmatisée et censurée. »

Avant cette soirée, des acteurs de terrain redoutaient que les quartiers et leur population soient instrumentalisés. L’écho médiatique d’un échec apparent leur donne raison et tend à maintenir ces quartiers comme des territoires à part. Conséquence du débat qui, effectivement, a tourné en rond pendant longtemps ce soir-là : est-ce que ceux d’en ville peuvent se mêler à ceux des quartiers nord, et vice-versa ?

Les Flamants s’enflamment

Pour autant, l’échec du rassemblement est relatif. Parmi les participants, beaucoup étaient des militants associatifs ou politiques, habitués à être des porte-paroles. Mais d’autres aussi se sont exprimés. Et l’ensemble des discours a donné lieu à quelques moments forts, traçant l’amorce d’une convergence de luttes, but initial du rendez-vous. A défaut de rencontre, l’approche au moins s’est produite, et à la nuit tombée, les échanges sont devenus plus intéressants. Signe peut-être que lorsque la lune prend ses quartiers lumineux, les pensées ne sont plus tout à fait les mêmes. Et que pendant d’autres Nuits Debout, plus longues, plus tardives, pourrait germer cette fameuse convergence.

Rachida Tir, militante active des quartiers nord, avait un peu plus tôt fait conjuguer le verbe « converger » au présent à toute l’assistance. En fin de soirée, elle a saisi le micro pour entonner quelques chansons de Joe Dassin ou Aznavour. « On veut de la joie, on sait danser ! », lance-t-elle avec enthousiasme, en mettant au défi « les courageux » de la relayer au micro. Défi relevé, un chant en occitan, un autre en basque ou un slam engagé et même Si j’avais un marteau, dont l’interprète explique que la version originale était une chanson militante américaine. Cet intermède musical relance les débats et même les amplifie.

« Il faut tout reprendre à zéro dans nos quartiers, depuis la maternelle. Et peut-être alors que dans vingt ou trente ans, on n’entendra plus le bruit des kalashnikovs », dit un homme. « Dans ces quartiers, des minots se tuent entre eux pour le trafic du shit, mais le big boss, lui, il est bien tranquille dans sa villa à Eguilles », poursuit un autre. « Y a trop de gens qui s’engraissent sur notre dos. On doit plus se laisser faire, plus jamais, par personne », ajoute-t-il. Auparavant, un monsieur âgé, précisant qu’il n’était pas français, appelait à l’unité en dépassant la notion de nationalité. « Comment on va converger avec ceux qui ne peuvent même pas voter ? »

Il est près de 22h, la soirée tire à sa fin. Les covoiturages s’organisent pour repartir en ville, car pas question de compter sur les transports en commun. « Il n’y a pas de convergence technique », avait relevé à ce propos un intervenant. La place se vide. Un premier pas a été fait, encore incertain, fragile, balbutiant. Qui en appelle d’autres.

JAN-CYRIL SALEMI
Avril 2016

 

Nuit Debout Marseille se réunit en assemblée tous les soirs à partir de 18h sur le cours Julien.
Jeudi 28 avril, après la manifestation contre la loi sur le travail, la Nuit Debout se tiendra sur le Vieux-Port à partir de 16h. Au programme, ateliers, forum, débats. L’assemblée aura lieu à 20h. Jusqu’au 1er mai au moins, les rendez-vous auront lieu au Vieux-Port, sous l’ombrière.

Photo : Nuit Debout aux Flamants, Marseille – Avril 2016 © J.C.S