Le monde de la culture entre en convalescence. Tribune.

Nous ne pouvons vivre sans désirVu par Zibeline

Le monde de la culture entre en convalescence. Tribune. - Zibeline

Le monde de la culture entre en convalescence. En tentant, sans illusion, de reprendre là où il s’est arrêté, et de nous y retrouver intacts.

Peut-on imaginer qu’après avoir annulé ces œuvres et ces rencontres qu’ils avaient fébrilement portées jusqu’aux prémices de leur naissance, après les avoir remisées, préparées à nouveau, reprogrammées dans l’inquiétude, puis annulées derechef, deux fois, trois fois pour certaines, ou présentées dans ces succédanés appelés « visio », ou devant des publics restreints et masqués, contraints de ne pas partager un verre ou une parole, peut-on imaginer que les artistes vont à nouveau sans séquelles nous offrir, paralysés par l’incertitude, des œuvres fortes, libres, tapageuses et joyeuses, celles dont nous avons tous besoin pour nous trouver, nous retrouver ?

On leur a répété qu’ils n’étaient pas nécessaires. Oubliés dans les premiers plans gouvernementaux, certains ont ensuite reçu des bouées de sauvetage. Les plus installés, professionnalisés, institutionnels, ont attendu, frustrés, éteints, des jours meilleurs. Mais les jeunes qui entraient dans le métier, ceux qui s’apprêtaient à un dernier tour de piste avant de raccrocher les gants, les indépendants qui vivaient de leurs recettes de billetterie et de bar, de leurs cours et ateliers, les techniciens intermittents embauchés au coup par coup, les danseurs dont les carrières sont si courtes, tous ceux-là garderont des séquelles, graves, parfois insurmontables, de cette crise sanitaire dont ils ont été, professionnellement, les premières victimes. Car aucun autre secteur d’activité n’est à l’arrêt depuis autant de jours, de semaines, de mois. Bientôt d’années, si on ne se révolte pas contre ces couvre-feux absurdes et ces interdictions de rassemblement qui nous laissent travailler et acheter mais pas assister, masqués et distanciés, à des spectacles partagés.

Le drame est en nous

Car la crise de la culture n’est pas d’ordre sectoriel ou économique. Notre besoin d’art, de pensée, de contact, d’échange, de sublimation, est ce qui fait de nous des hommes (ou des femmes, mais les femmes en sont aussi). Confinés dans leurs foyers, certains cultivent leur jardin nourris par les œuvres retrouvées de leurs bibliothèques, de leurs filmothèques personnelles, de leurs souvenirs, de leurs voyages, de la musique qu’ils pratiquent et partagent, de la contre-culture que parfois ils élaborent. Les autres, quand ils le peuvent, se connectent au flux des industries culturelles de masse. Ils risquent de s’en réveiller plus hébétés encore, ou de sombrer dans les violences, les schématisations, les simplifications anesthésiantes que les pires d’entre elles trimbalent.

C’est cet abrutissement que les artistes combattent, et que certaines politiques culturelles tentent de contrer en décentralisant et démocratisant l’accès aux œuvres et aux pratiques. Affirmer que la culture est une NÉCESSITÉ VITALE est le préalable qui nous permettra de retrouver le sens de nos combats. Tous ceux que nous avons abandonnés en mars. Pour que nos gouvernements entendent à nouveau les protestations des Gilets jaunes, notre refus de la réforme des retraites, notre indignation contre le massacre du baccalauréat, notre refus des violences policières et des lenteurs judiciaires, nos hurlements contre l’inertie face au bouleversement climatique, aux destructions écologiques. Et notre désir légitime de paix.

Il n’y a pas de désir sans symbole, et pas de vie symbolique sans culture intime et partagée.

AGNÈS FRESCHEL
Décembre 2020