Moral des troupes et des artistes, incertitudes liées au Covid : le cas de La Passerelle, scène nationale de Gap

« Nous arrivons à un point névralgique »

Moral des troupes et des artistes, incertitudes liées au Covid : le cas de La Passerelle, scène nationale de Gap - Zibeline

Entretien avec Juliette Kramer, Secrétaire générale du Théâtre La Passerelle, scène nationale de Gap et des Alpes du Sud.

Zibeline : La Passerelle, scène nationale, a la particularité d’être implantée en territoire montagnard, et d’être aussi une galerie d’exposition. Quelle est la situation, aujourd’hui, après presque un an de Covid ?

Juliette Kramer : Il y a une grande frustration d’être fermé au public et de ne pas pouvoir jouer notre rôle de passeur entre les artistes et le public, beaucoup d’énergie passée à construire et déconstruire dans des perspectives mouvantes. Notre activité se déploie en temps normal dans la grande salle du théâtre, à l’usine Badin, dans les communes du Département (avec les Excentrés ou lectures en médiathèques), dans la Galerie et l’Entresort, or c’est aujourd’hui l’ensemble de ce maillage et de ces rencontres qui ne peuvent avoir lieu.

Nous mesurons bien sûr la gravité de la situation sanitaire, mais cette frustration est d’autant plus forte que nous avons mis en place dès septembre un protocole extrêmement rigoureux qui permet d’éviter tout brassage de public. Le choix de fermer les théâtres est éminemment politique et le débat sur les biens non-essentiels nous semble extrêmement nocif. Oui, l’art est essentiel ! Quelle vision a-t-on de la jeunesse et des individus dans la société si les espaces de réflexion sont clos ? L’art peut questionner notre rapport au monde, c’est pourquoi nous aurions d’autant plus besoin des artistes en cette période trouble.

Gardez-vous le moral ? Comment vont vos équipes ? 

L’équipe est unie et déploie beaucoup d’énergie pour que le théâtre soit prêt à rouvrir, à inventer des nouvelles formes de relations aux artistes, aux publics, trouver d’autres façons de garder du lien via les réseaux sociaux et des radios partenaires. Nous sentons dans les messages que nous avons reçus à quel point le théâtre leur manque, et nous avons hâte de les retrouver. Nous devons continuer à faire fonctionner cet outil au mieux en cette période. Même s’il y a aussi, bien sûr, une lassitude et une lente usure, car ce n’est pas toujours évident de garder le sens du cœur de nos métiers lorsque nous enchaînons les annulations. En interne, la situation nous a forcés à expérimenter d’autres modes de fonctionnement, avec par exemple le maintient d’une journée de télétravail par semaine. Aborder ce sur quoi nous n’avons pas le temps de nous pencher lors d’une saison habituelle : créer le site internet, se former, mettre le théâtre en ordre de marche pour la technique, réaménager les bureaux administratifs, penser nos outils de communication interne…

Et les artistes ? 

Les artistes sont les plus touchés. À la fois économiquement et au niveau du moral. Le théâtre a pris la décision de payer l’intégralité des cessions des spectacles annulés et les heures des intermittents, car il s’agit bien d’un écosystème de la création, pour aujourd’hui, et surtout pour les créations de demain qu’il faut préserver. L’ensemble des tutelles est solidaire à ce jour, elles ont maintenu leurs subventions. Nous avons tricoté, essayé d’accompagner au cas par cas et au plus juste chaque compagnie, en proposant par exemple des résidences quand cela était possible, des reports, des cartes blanches filmées ou radiophoniques : les Intimités Artistiques. Les artistes étaient très partants pour venir, rencontrer l’équipe du théâtre, faire des propositions. La Cie Shindô a conçu une pièce radiophonique, l’équipe du spectacle Et le cœur fume encore, de Alice Carré et Margaux Eskenazi, une immersion dans leur processus de travail, Élise Chateauret un court-métrage.

Quelles sont vos projections, comment préparez-vous le festival Tous dehors (enfin) ! dans l’incertitude des dispositions gouvernementales ? 

Quand allons-nous rouvrir ? Avril ? Juin ? Septembre ? Chaque spectacle de la saison choisi par Philippe Ariagno (directeur de La Passerelle, ndlr) est un spectacle qu’il défend pleinement, donc se pose la question des reports sur la saison prochaine. Mais aussi la question des spectacles créés cette saison et qui n’ont pas encore pu être montrés au public. Ainsi que les engagements déjà pris avant la crise Covid, sur les créations à venir. Là, nous arrivons à un point névralgique où nous n’allons pas pouvoir à la fois continuer les reports et présenter les nouvelles créations.

Pour Tous dehors (enfin) !, nous n’avons pas encore fermé tout espoir de le maintenir à la fin du mois de mai, mais avons déjà ouvert la réflexion à d’autres scenarii. Nous nous laissons encore un peu de temps pour trancher, même si nous savons que monter ce festival demande du temps, de l’anticipation à la fois pour l’équipe du théâtre, les partenaires et les compagnies qui y participent. Mais nous en avons tous besoin !

Propos recueillis par GAËLLE CLOAREC
Février 2021

Photo : Juliette Kramer © Théâtre de la Passerelle

Théâtre La Passerelle
137 boulevard Georges Pompidou
05000 Gap
04 92 52 52 52
http://www.theatre-la-passerelle.eu/