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Surveiller et punir : relire Michel Foucault, à l'heure où les violences policières se multiplient

Notre société disciplinaire

Surveiller et punir : relire Michel Foucault, à l'heure où les violences policières se multiplient - Zibeline

Les violences policières se multiplient face à ceux qui remettent en cause la légitimité d’une loi qu’on leur impose. Faut-il s’en étonner, ou revenir à la lecture de Foucault, quarante ans après la publication d’une des œuvres majeures de la philosophie contemporaine ? Quel est le rôle de la police, de la justice, de la prison ?

La Constitution mort-née de 1793 l’énonçait clairement : Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. Mais c’est bien parce que cette constitution ne fut jamais appliquée que la République peut envoyer des véhicules de police pour charger les manifestants, matraquer les journalistes, infliger des blessures à des collégiens… Ces faits sont-ils des débordements, ou les signes persistants d’un ordre social fondé sur le contrôle et la répression ?

Pourquoi la prison ?

C’est d’ailleurs le sous-titre du livre de Michel Foucault : « Naissance de la prison ». Dans Surveiller et punir le philosophe s’attache à montrer comment la société moderne produit, dans un milieu apparemment marginalisé mais de fait centralement contrôlé, un sujet pathologisé, fiché, connu. Délinquant.

Précisons tout d’abord que Michel Foucault est un philosophe d’un genre particulier, un généalogiste. Il recherche dans l’histoire (la petite, celle des règlements, rapports, archives…) des clefs pour comprendre les pratiques sociales, comme ici la prison, étude qui le conduit à la construction du concept de « société disciplinaire »*.

Ainsi dans Surveiller et punir il retrace comment le pouvoir, depuis le XVIIIe siècle, classe et discipline les âmes dans le cadre de l’État de droit. Dans les dernières pages de son livre, il parle de l’inutilité de la prison : l’incarcération augmente les probabilités de récidive, et la prison fabrique et reproduit la délinquance.

On peut le constater quotidiennement au présent : Pierre fut incarcéré six mois en 2011 pour avoir frappé un policier à la sortie d’une boite de nuit sous l’emprise de drogue et de l’alcool ; ce jeune travailleur sans histoire, au casier judiciaire vierge, ne conteste pas son jugement. En prison son compagnon de cellule lui propose toute la formation managériale pour être son collaborateur dans un trafic de drogue et d’armes : des revenus mensuels à plus de cinq chiffres. Pierre ne cède pas, mais devra apprendre les règles de la prison. Ne pas se laisser faire lorsqu’un groupe vous vole un jeu de cartes par exemple : il faut taper le leader et être ensuite roué de coups par la bande, condition pour être ensuite respecté, ou à tout le moins ne pas être dans le clan des soumis avec toutes les brimades  qui s’ensuivent.

Contrat et contrôle

Pourquoi maintenir un système carcéral répressif alors que, loin de renforcer l’ordre social, il pousse au délit ? C’est que « Les Lumières qui ont découvert les libertés ont aussi inventé les disciplines ».

Pour comprendre la prison, Foucault s’intéresse à la pratique punitive de l’âge classique, quand on suppliciait les corps, qu’on déchiquetait en place publique le condamné ; la fin de ces barbaries et le passage à la prison n’a, d’après Foucault, que peu à voir avec une humanisation des mœurs : le supplice était une pratique de pouvoir, la réplique du crime, il montrait le crime et montrait le pouvoir souverain ; signe du pouvoir, il servait d’exemple.

Mais le pouvoir va changer avec l’État de droit, et se dissoudre dans un ensemble de procédures, dans la trame infiniment serrée de processus de contrôle des individus et de la population. Depuis, la société disciplinaire exerce un contrôle démographique, éducatif, clinique, productif, etc. à partir de tout un réseau de savoirs, qui sont le sous bassement de ce qui deviendra les sciences de l’homme.

« Il n’y a pas de relation de pouvoir sans constitution corrélative d’un champ de savoir. Les sciences de l’homme ont leur place dans ce retournement historique où le normal a pris la place de l’ancestral, substituant ainsi à l’individualité de l’homme mémorable celle de l’homme calculable. »

Dans la société moderne, scientifique, le pouvoir est partout : il opère dans toutes les strates de l’existence sociale, dans un réseau de relations tendues, de tactiques ; c’est un dispositif panoptique qui permet de contrôler sans être vu. Le contrat social, « imaginé comme fondement idéal du droit et du pouvoir politique », est aussi un leurre. C’est ce que met au jour le philosophe : « les disciplines réelles et corporelles ont constitué le sous-sol des libertés formelles et juridiques »Elles sont indissociables du fonctionnement d’un pouvoir qui s’exerce sur « ceux qu’on punit, qu’on surveille qu’on dresse et corrige, sur les fous les enfants les écoliers, les colonisés, les ouvriers. »

Réprimer pour quoi faire ?

On peut alors comprendre la logique de la répression ciblée des jeunes mal dressés, des travailleurs qui veulent échapper au contrôle de leur productivité, des journalistes qui désobéissent au contrôle de l’information. On comprend aussi l’inefficacité de la prison : elle n’est pas là pour punir mais pour gérer l’illégalisme ; sa production permet de classifier les délits, d’instaurer le contrôle, et d’instituer les marges de tolérance : il vaut mieux que ce soit toujours les mêmes qui recommencent les mêmes types de délits connus pour ne pas surprendre le corps social.

C’est cette délinquance dont la justice détourne les yeux par la honte qu’elle éprouve à punir ceux qu’elle condamne. La délinquance c’est la vengeance de la prison contre la justice. Revanche assez redoutable pour laisser le juge sans voix. Monte alors le ton des criminologues.

Dans Tristes Tropiques Lévi-Strauss évoque une société tribale qui, pour condamner le fautif, détruit sa maison puis l’aide à la reconstruire ; une forme de solidarité thérapeutique, pour réinsérer le coupable.

D’autres réinsertions -moins baroques- sont possibles ; d’autres polices aussi ; c’est sûr !

RÉGIS VLACHOS
Juin 2016

*La généalogie permet au philosophe de construire la pensée sur des faits, par une historicisation des concepts, des pratiques, dont la tradition remonte à Nietzsche : plutôt que de poser la question « qu’est-ce que ? », on se demande : « qui parle ?, d’où ça vient ». Prenons l’idée de Dieu : à la stérile question « qu’est ce que Dieu », préférons nous demander : « d’où vient l’idée de Dieu, qui en a parlé ? » Donc les Hébreux, dans un contexte historique particulier… Cette démarche philosophique, outre son aspect documenté, bouleverse, dans la tradition nietzschéenne, les schémas explicatifs classiques faisant intervenir la morale, l’humanité, et le progrès.

Illustration : « Conférence sur les méfaits de l’alcoolisme dans l’auditorium de la prison de Fresnes » in Surveiller et punir