A Nîmes, programmation événementielle plus que politique culturelle

Nîmes, du pain et des jeux

A Nîmes, programmation événementielle plus que politique culturelle - Zibeline

De la gestion du patrimoine romain à l’organisation du Festival de la biographie en passant par les gros concerts de l’été, la capitale gardoise s’abandonne aux marchands culturels de divertissement.

Des monuments romains de premier rang et une Féria longtemps considérée comme l’une des plus grandes fêtes populaires d’Europe. Ce sont, pour une majorité, les marqueurs « culturels » auxquels Nîmes est identifiée. « Arles n’est pas connue que pour la tauromachie. Il y a les Rencontres de la Photo, les Suds… et l’intelligence de prendre en compte les acteurs locaux qu’il n’y a pas à Nîmes », tacle Patrice Loubon, président et directeur artistique de NegPos. L’association née en 1997 propose un programme d’expositions photographiques, une manifestation annuelle (Les villes invisibles), des résidences d’artistes, des collaborations à l’international mais aussi des ateliers de photographie dans les quartiers populaires. « Nîmes a le même adjoint à la culture (Daniel-Jean Valade, ndlr) depuis 19 ans. On sature. Il faut arrêter les projets pharaoniques et davantage se soucier des petites structures qui pourraient devenir grandes. Or ils n’ont rien à faire de ceux qui font. »

Pas de politique culturelle

Une appréciation partagée par Pierre Pelissier, fondateur de Dynamogène, compagnie de théâtre de rue qui tourne dans le monde entier. « En 25 ans d’installation à Nîmes, nous n’avons été invités qu’une seule fois à participer à la Pégoulade (le grand spectacle de rue en ouverture de la Féria de Pentecôte, ndlr) ». Et le célèbre Monsieur Culbuto de qualifier de « gâchis » la politique culturelle de la ville : « Nîmes est très bien située, entre les Cévennes et la Camargue, près de deux capitales mondiales, celles de la photo et du théâtre. Mais c’est une ville plus militaire qu’étudiante. Ici, c’est tout pour le commerce. Et le capitalisme municipal conduit à tout déléguer au privé. Même le prétendu Festival de Nîmes (une succession de têtes d’affiche en concert dans les arènes l’été, ndlr) est confié aux gros tourneurs ». Pour Denis Lanoy, fondateur du Triptyk-Théâtre, « il existe une programmation culturelle pensée en termes d’événements, plus qu’une politique culturelle. Or l’événementiel, qui est bien plus coûteux, ne donne la possibilité que d’une fausse visibilité à travers des campagnes de communication. L’absence de mise en commun, de maillages avec les acteurs culturels qui vivent ici, créé de l’empêchement ».

Exemple, le Festival de la biographie, seul événement littéraire impulsé par une ville dont la particularité est de compter un nombre important de librairies indépendantes, et qui est donné clés en main à une société extérieure sans la moindre réflexion commune avec les libraires nîmois.

Faire rester les artistes

L’état de quasi-abandon du vivier culturel et artistique local, la plasticienne Pierrette Gaudiat le constate elle aussi. Directrice artistique de l’association Etant donné, lieu regroupant des ateliers partagés et une activité de sérigraphie, elle relève un paradoxe : « En dépit du Carré d’Art (l’imposante bibliothèque conçue par l’architecte Norman Foster et qui abrite le musée d’art contemporain de la ville, ndlr) et d’une École des Beaux-Arts réputée, les arts plastiques sont quasiment inexistants. Pourtant beaucoup d’artistes issus du courant Supports-surfaces vivent à Nîmes. De jeunes créateurs partent à Montpellier ou à Sète. Le public aussi va voir ailleurs. De toute évidence, ce qui manque, c’est une dynamique. Cela ronronne et ce n’est pas très stimulant. Pourquoi la Ville ne mettrait pas en place une friche pour fédérer tous les artistes qui cherchent des espaces ? Des lieux ambitieux ont tenté d’émerger mais il n’y a pas eu de soutien affiché de la part des pouvoirs publics ».

« Faire rester les artistes », est l’une des priorités pour Denis Lanoy, par ailleurs responsable local du PCF. Il en soulève deux autres : « reconnaître la mondialité culturelle de la ville » qui n’est prise en compte qu’à travers les communautés religieuses et « prendre en compte le changement climatique dans la réflexion culturelle. On ne peut pas continuer le tout-tourisme quand la température monte jusqu’à 46 ».

Goudron et béton

Ancienne comédienne, metteure en scène et aujourd’hui auteure, Perrine Griselin est moins négative sur la réalité nîmoise. « Il existe pléthore de propositions. Il faut sortir des sentiers battus et de l’entre-soi. Des gens organisent des choses à domicile. Et quand tu vas chez eux, tu rencontres d’autres personnes qui t’emmèneront ailleurs. Ce serait bien que les institutions nous demandent des choses et pas toujours le contraire. Soyons force de propositions », estime celle dont le projet collectif et interdisciplinaire Portrait/autoportrait a récemment remporté un appel à projet du Conseil départemental (de gauche), accompagné d’une coquette subvention de 30 000 euros. Spectatrice assidue et impliquée dans tous les combats culturels, Annette Haas, 82 ans, observe avec regret l’évolution de la ville. « Une culture officielle de moindre qualité, la tradition des cafés concerts éteinte… Même les expositions temporaires sont devenus payantes les premiers dimanches du mois dans les musées ! »

Dans l’océan libéral dans lequel la cité boit la tasse depuis bientôt vingt ans, il y a tout de même une élue qui a toujours fait preuve d’attention et de soutien au travail des artistes et associations culturelles nîmoises. Corinne Ponce Casanova (Modem), un temps en charge du développement culturel, sorte de sous-délégation à la culture au conseil municipal, a passé son temps à se battre voire s’opposer pour se faire entendre de l’adjoint de tutelle et du maire Jean-Paul Fournier (LR), élu depuis 2001 et qui brigue un quatrième mandat. « Il faut plus de cohérence, une vision globale de la politique culturelle, du centre-ville aux quartiers, qui mette la culture à la portée de tous. Mais ils ne connaissent que le goudron et le béton », peste celle qui est en campagne pour Yvan Lachaud (Nouveau centre, soutenu par LREM), président de la communauté d’agglomération Nîmes Métropole et éternel concurrent du maire.

Précarisation des personnels

Blanc bonnet et bonnet blanc les vieux frères ennemis ? Une évidence pour Denis Lanoy qui situe le fond du problème au niveau de l’absence de service public. Pour lui, il est logique, quand une « municipalité confie à des délégataires privés des pans entiers de la vie culturelle, que la démarche, puisque c’est l’essence même de leur activité, est de gagner de l’argent. Même une société publique locale (SPL) comme celle à qui a été confiée la gestion du Musée de la romanité est là pour faire du fric. De plus, la loi empêchant une SPL de recevoir des subventions de l’État, il n’y a donc aucun droit de regard du ministère de la Culture sur un tel équipement ». Ces choix de non-gestion -c’est à la société Culturespaces qu’incombe depuis 2006 la délégation de service public pour les arènes, la Maison carrée et la Tour Magne- n’est pas pour rien dans l’échec inconcevable de la candidature à l’inscription au patrimoine mondial de l’Unesco. Sans parler de la précarisation des personnels de ces établissements.

Il y a pourtant une réalisation qui fait l’unanimité : la scène de musiques actuelle Paloma, financée par… la communauté d’agglomération. Tant pour sa programmation que son action socio-culturelle et son ouverture aux musiciens régionaux, émergents ou en devenir. Quant au passionnant Festival Flamenco, il existe depuis 1991.

LUDOVIC TOMAS
Janvier 2020

Photo : Le Musée de la Romanité © Ludovic Tomas