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L'Action Française, son mode de communication et ses réseaux d'extrême-droite sont implantés à Marseille

National royalisme

L'Action Française, son mode de communication et ses réseaux d'extrême-droite sont implantés à Marseille - Zibeline

Depuis 2014, la section Provence de l’Action Française s’est installée dans un local à la rue Navarin, en plein cœur de Marseille. Dans le quartier populaire de la Plaine, ce mouvement royaliste et nationaliste tient régulièrement des réunions et sa présence provoque polémiques et tensions.

« Tout ce qui est national est nôtre » « Nationalisme intégral, royalisme social ». Ces devises trônent en tête de page sur le site Internet de l’Action Française (AF). Le mouvement naît à la fin du XIXe, dans les remous de l’Affaire Dreyfus. Radicalement anti-dreyfusarde et antisémite, l’AF édite la Revue d’Action Française, où ces idées sont relayées ainsi qu’un nationalisme exacerbé. Très rapidement, l’AF prend une voie royaliste, sous l’influence de Charles Maurras, que les militants appellent encore aujourd’hui « Maître ». Maurras (1868-1952) est un écrivain, élu à l’Académie Française, qui fut lors de l’Occupation un fervent soutien du régime de Vichy. Sa doctrine, le nationalisme intégral, est le socle politique de l’AF, qui réprouvait cependant en 1943 « toute résistance à l’occupant ».

« Nous combattrons, comme nous le fîmes toujours, cette anarchie cosmopolite qui remet à des étrangers de naissance ou de cœur le gouvernement de la France, l’anarchie universitaire qui confie l’éducation des jeunes français à des maîtres barbares, les uns juifs, d’autres protestants » Ces mots sont extraits d’un texte de 1908, cosigné Maurras et une douzaine de personnes. Il parut dans le journal de l’AF, devenu alors à parution quotidienne. « À bas la République ! Et, pour que vive la France, vive le Roi ! », conclut la tribune.

Camelots du Roi

L’idéologie de l’AF, dans la foulée d’autres courants et ligues d’extrême-droite, fut florissante jusqu’au début des années 30. Le 6 février 1934, une manifestation à l’appel de ces diverses organisations tourna à l’émeute sanglante et faillit faire basculer la République. Les Camelots du Roi, militants et vendeurs du journal de l’AF, sont les piliers du mouvement. Le site de l’AF use encore du terme, précisant : « La vente du journal à la criée, depuis lors, a toujours été la tâche essentielle des Camelots du Roi. Elle contribue à la diffusion des idées royalistes dans le grand public, mais elle est aussi l’école du militantisme. »

En 2016, l’un des fondamentaux de l’Action Française reste ses actions de propagande. Depuis les années 30, la situation a nettement évolué. La fleur de lys pour emblème, l’attachement au catholicisme, l’idéologie nationaliste et monarchiste demeurent. Mais les Camelots du XXIe siècle ont adapté leurs méthodes, faisant d’internet et des réseaux sociaux l’un des axes essentiels de leur communication.

Et si l’AF a connu une longue période de creux, elle est de nouveau en plein essor. En particulier la section Provence, l’une des plus actives. Ces derniers mois, elle affiche une présence marquée, multiplie les coups d’éclats, cherchant à la fois à atteindre une visibilité médiatique et à produire du contenu à l’usage des réseaux sociaux.

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Stratégies de communication

Ce terrain virtuel est un enjeu majeur pour répandre l’idéologie et, par compte-facebook-af-provence-2-x-d-rricochet, toucher un public jeune, connecté en permanence sur ces réseaux. Les comptes Facebook ou Twitter de l’AF Provence sont alimentés quotidiennement, de manière méthodique et très professionnelle, alternant posts d’opinions et relais des actions menées par le mouvement. L’imagerie y est soignée, met en avant une affirmation clanique (« Esprit de clan » est l’un des slogans utilisés), reprenant certains « street codes », et appuyant une logique de territoire voire de guérilla urbaine (« La rue est à nous », mentionne une affiche, ou « Mauvais garçons mais bons compagnons. Toujours prêts à défendre leur local, leur rue, leur pays », indique un tweet illustré d’une image (une quinzaine d’hommes alignés, visiblement prêts à faire le coup de poing) tirée d’une vidéo de la réunion de rentrée à la rue Navarin. Ce film de trois minutes, conçu comme un clip, use de ces références : images en noir et blanc, saccadées, caméra inclinée, plans serrés sur des militants casqués, occupant la rue pour protéger l’assemblée d’une centaine de sympathisants de l’AF, installés sur des chaises au milieu de la chaussée. « Et, pour que vive la France, vive le Roi ! », scandent-ils à la fin de la vidéo.

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Une certaine violence est donc revendiquée par l’AF, mais les militants marseillais assurent qu’il s’agit de réagir aux menaces qu’ils rencontrent dans le quartier. Leur local est en effet régulièrement la cible d’attaques, dégradations ou tags, que l’AF attribue systématiquement aux « antifa ». Dans cette partie de la ville, populaire et métissée, on s’accommode mal de la présence d’un mouvement qui affirme son hostilité aux immigrés, son refus du mariage homosexuel ou son opposition à l’avortement.

« Ils représentent des valeurs que l’on rejette » explique-t-on à l’Action Antifasciste Marseille, qui relaye également des témoignages d’agressions commises par des personnes fréquentant le local de la rue Navarin. Et met au défi de prouver que le collectif est l’auteur des actes dont l’accuse l’AF. « Ils ont beaucoup d’ennemis, pas que nous, et ils le savent très bien. » Tandis que du côté de l’AF, on nie toute violence perpétrée par des militants. Ces troubles, de plus en plus fréquents, ont conduit des voisins à se regrouper (Collectif rue Navarin) pour alerter sur la situation et le député de la circonscription, Patrick Mennucci, a demandé fin octobre au maire de Marseille de procéder à la fermeture administrative du local.

Réseaux d’extrême-droite

L’AF refuse d’être cataloguée à l’extrême-droite, assure ne soutenir aucun parti, tient en apparence un discours social, avec références marxistes, « on a beaucoup plus en commun avec les antifa que ce qu’ils veulent le croire ». Dans la réalité, il en va tout autrement.

À Marseille, les connexions avec le Front National sont connues. Les militants AF précisent simplement qu’il s’agit d’affinités avec une personnalité, Stéphane Ravier, non pas avec le parti. Tout comme ils admettent une proximité de vues avec la ligne de Marion Maréchal-Le Pen, mais pas celle de Florian Philippot, notoirement homosexuel. « S’il avait été le candidat à la mairie de Marseille, on ne l’aurait pas soutenu. »

Malgré ces prises de distance avec l’appareil du FN, l’AF joue un rôle de satellite des frontistes. Il s’agit aussi pour le FN de former des jeunes : le parti est celui qui compte le plus de candidats de moins de 30 ans. Il est relativement aisé pour un jeune militant de gravir les échelons et d’être en situation éligible. L’AF est ainsi une sorte de sas, où il est possible de suivre une formation idéologique, s’aguerrir, voire laisser parfois quelques débordements s’exprimer, sans que cela retombe sur le FN.

Officiellement, le parti de la famille Le Pen se tient à l’écart des groupuscules d’extrême-droite. En coulisses, et parfois plus ouvertement, les ramifications sont actives. Lors des municipales de 2014 à Marseille, des membres de l’AF étaient présents sur la liste Ravier, et très impliqués dans sa campagne. Le site de l’AF relaye une vidéo de France 3 où le maire des 13-14, salue « les militants exemplaires de l’Action Française » se disant « très heureux et très fier de ces jeunes gens ».

Le local de la rue Navarin a été acquis via une Société Civile Immobilière, nommée Le Cochonnet, où figurent des proches du Bloc Identitaire, renommé récemment Les Identitaires (deux membres des Antigones, le mouvement de femmes identitaires) ou un candidat FN à Marseille revendiquant ouvertement le « Blood and Honour » (Sang et Honneur). Cette devise héritée des jeunesses hitlériennes est associée aujourd’hui à un label de musique néo-nazie, spécialisé dans le RAC (Rock Anti-Communiste).

La rhétorique de communication privilégiée par l’AF -« on est plus proches de Mélenchon que de Sarkozy ou Hollande »- est incompatible avec ce qu’est réellement ce mouvement. Dans un monde en perte de repères, où les valeurs progressistes peinent à s’exprimer, où les idées radicales deviennent banales, où le discours de gauche est discrédité, l’AF s’engouffre dans une brèche, déjà ouverte sur plusieurs autres fronts. Le modèle de société que souhaitent ces divers courants ne laisse place à aucune ambiguïté.

JAN-CYRIL SALEMI
Novembre 2016

Photos :
Local de l’Action Française – Marseille © J.C.S.
Captures d’écran comptes Twitter et Facebook Action Française Provence © X D R