La Ville de Marseille préfère Miss France à Hubert Colas

Montévidéo en danger

La Ville de Marseille préfère Miss France à Hubert Colas - Zibeline

Chez Hubert Colas, à force d’usure et de raccommodages de fortune, il semblerait bien que le point de rupture menace.

Le divorce est déjà consommé : le GRIM avec qui la Compagnie d’Hubert Colas, Diphtong, ainsi que son festival Actoral vivait en concubinage à Montévidéo. Mais la compagnie musicale a pris ses quartiers, avec le GMEM, à La Friche. Un mariage de raison qui semble convenir aux musiciens, mais prive les trois associations (Diphtong, Actoral et Montévidéo) dirigées par Hubert Colas du loyer de son ex. Ce qui serait vivable si les puissances tutélaires qui veillent sur la trinité n’en profitaient pas pour raboter, année après année, les subsides de ce lieu, cette compagnie, ce festival si essentiels à la création contemporaine.

Car qui voudrait vraiment qu’Actoral, moment irremplaçable qui permet d’accueillir à Marseille « l’art actuel, c’est-à-dire le futur de la ville », s’amenuise et disparaisse ? Essentiel à la profession, accueillant un public curieux d’aventures nouvelles, ce festival est devenu un véritable label international, cofinancé par le Canada, les Pays Bas, l’Allemagne, la SACD… Avec 400 000 € de subventions il parvient à rassembler plus de 200 000 € d’aides internationales, et à faire coproduire les formes par tous les théâtres marseillais qui les accueillent.

Pourtant, trois mois à peine avant le début du festival 2019 seules les productions accueillies au Mucem, à La Criée, à La Joliette, au Merlan et au Gymnase/Bernardines sont assurées d’avoir lieu, ainsi que celle à La Friche (qui ne co-finance pas). Les commandes plus pointues, faites aux artistes émergents, risquent de rester dans les cartons si les collectivités ne mettent pas d’urgence la main au porte-monnaie.

Il manque 50 000 € pour fabriquer Actoral 2019. En 2018 la Région a baissé la manifestation de 30 000 euros, et le département 13 de 20 000 euros. Actoral 2018 a eu lieu en vidant les caisses, et la baisse étant reconduite en 2019 il ne reste plus rien pour compenser.

« À l’heure actuelle seule la moitié de nos projets sont stabilisés. Evidemment on pourrait faire une édition plus maigre, mais cela serait le premier pas vers une régression irrémédiable. Actoral est reconnu internationalement, partout dans le milieu de l’art actuel il est devenu un label… Une édition où nous n’accueillerions plus les artistes canadiens, allemands ou belges nous ferait perdre les partenaires internationaux qui nous cofinancent… »

Car dans le système de coproduction 50/50 d’Actoral, perdre 50 000 euros de subventions c’est faire une croix sur 100 000 € de moyens de production.

« Le Canada, ou le Deustche Performing Arts qui nous donne 60 000 euros, ne renouvelleront pas leurs partenariats si nous ne sommes pas en capacité de programmer leurs artistes. Dans la situation actuelle perdre un partenaire peut nous être fatal ».

Interdépendance mutualisée

L’urgence est d’autant plus criante que Montévidéo, seul lieu culturel qui accueille des artistes, des expositions, des lectures et des représentations dans ce secteur de Marseille, peine à payer son loyer : là encore, malgré les déclarations répétées des collectivités, les subsides baissent.

« Le département nous a assuré de son soutien à notre lieu en lui donnant 10 000€ de plus, qu’il a aussitôt retirés à Diphtong, moins 5000, et à Actoral, moins 5000 également. Tout en refusant de renouveler le partenariat que nous avions depuis des années autour des écritures contemporaines à la bibliothèque départementale. Aujourd’hui, sans Diphtong, nous serions en faillite. »

Car heureusement la compagnie d’Hubert Colas marche bien. Elle aussi a dû subir des baisses de subventions successives. Mais Désordre, la dernière création de l’auteur/metteur en scène, verra le jour dans sa version définitive à la Criée, coproduite également par la scène nationale d’Amiens. Avant de partir en tournée. Et Képi Blanc, un monologue sidérant de Sonia Chiambretto, sera repris au Carreau du Temple à Paris, tandis que les deux créations 2020 seront produites au Théâtre National des Amandiers à Nanterre, au Centre Dramatique National de Saint Etienne, au Théâtre National de Strasbourg ainsi qu’au Merlan… Des coproductions prestigieuses qui permettent de financer les activités de Montévidéo.

« Nous avons bien sûr pensé à trouver un autre opérateur culturel pour partager ce lieu. Mais d’une part il faudrait qu’il puisse s’acquitter de la moitié du loyer, et plus personne n’a d’argent, d’autre part il faudrait qu’il l’occupe sans empêcher nos répétitions et celles de nos artistes résidents. Pour l’instant nous n’avons trouvé personne qui puisse répondre à ces critères, et qui ait des affinités artistiques suffisantes avec nous. »

Actoral, Diphtong, Montévidéo : pour ces 3 perles de l’art actuel la dépense publique s’élève à peine à 900 000 euros. Pour un lieu unique et précurseur, un festival de 4 semaines qui est une véritable fabrique de demain et a révélé un nombre impressionnant d’artistes, une compagnie qui rayonne sur toutes les scènes nationales. Car Hubert Colas est un artiste précieux. Depuis des années il se bat pour son lieu, sa compagnie, son festival, une énergie qu’il pourrait consacrer plus bénéfiquement pour tous à l’écriture et à la mise en scène…

Il est urgent de rallonger les financements dès 2019. Des négociations sont en cours, les tutelles semblent sensibles aux difficultés évoquées, mais rien n’est effectif : la Ville semble plus pressée de financer le concours de Miss France que la création contemporaine…

AGNES FRESCHEL
Juillet 2019

Photo : Hubert Colas © Marc-Antoine Serra


Montévidéo
3 Impasse Montévidéo
13006 Marseille
04 91 37 97 35
http://www.montevideo-marseille.com/