Eclairage sur la métropole Aix-Marseille-Provence, qui serait une vaste «ville-mère »... dans l'idéal

Métropole ou monopole ?

Eclairage sur la métropole Aix-Marseille-Provence, qui serait une vaste «ville-mère »... dans l'idéal - Zibeline

Loin d’être nourricière pour ses «enfants» alentour, Marseille jouerait plutôt les ogresses

Serpent de mer, fantasme, fantôme, depuis des années, une métropole qui regrouperait les territoires d’Aix, Marseille et les alentours reste du domaine virtuel…

Vieil idéal nourri par de nombreux acteurs économiques et politiques, sa réalisation s’est toujours heurtée à des freins et de vives polémiques qui n’ont jamais permis la moindre avancée. Depuis 2014, tout semblait pourtant réglé. Le gouvernement, par sa réforme territoriale, actait le principe définitif de l’aire métropolitaine Aix-Marseille-Provence. La nouvelle entité verrait le jour le 1er janvier 2016, c’était certain. Sauf que… Ici, c’est pas pareil !

Dans le premier volet de ce dossier -qui en comptera deux autres, à paraître dans les prochains numéros de Zibeline– nous allons tenter de cerner cette métropole, ses enjeux, et les barrages qui la laissent au point mort.

Un peu d’étymologie éclaire parfois sur une situation. À la racine du mot «métropole», les termes grecs «mêtêr », mère, et «polis», ville. Autrement dit, une métropole serait une vaste «ville-mère », enveloppante et nourricière. Dans l’idéal. Dans les faits, ici, la réalité est moins idyllique. Sur le territoire provençal, pour imager le propos, il y aurait une ville-mère, Marseille. Et loin d’être nourricière pour ses «enfants» alentour, Marseille jouerait plutôt les ogresses. Ses enfants, refusant de se laisser faire, lui résistent farouchement. D’autant plus qu’il y a bien longtemps qu’ils se sont émancipés de cette vieille mère, coincée entre collines et mer. Pendant que Marseille stagnait dans l’immobilité, eux ont grandi, se sont développés, enrichis, et il n’est pas question aujourd’hui qu’ils se laissent avaler par la marâtre. L’idée d’une métropole, ils n’y sont pas forcément hostiles. Ce qu’ils refusent, c’est qu’elle se transforme en monopole, qui servirait en priorité les intérêts de Marseille.

Ceinture rouge

Ailleurs en France, la notion de métropole s’est développée bien des années avant que la forme devienne une entité administrative officielle. Dans des villes comme Lyon, Toulouse, Rennes ou Lille, le déséquilibre entre la ville phare et ses satellites est bien moins marqué qu’ici. Les passerelles entre les territoires ont été de longue date facilitées, encouragées, et les métropoles y ont vu le jour à la date prévue, en janvier 2015. La situation en Provence est en fait un héritage des gestions politiques successives de Marseille, qui, au lieu de collaborer avec ses voisines, a fait le choix initial de s’en couper.

À l’origine de ce choix, il y a la volonté de Gaston Defferre, qui régna sur la ville entre 1953 et 1986, et qui, par tactique politique, refusa l’ouverture vers ce qui était alors une «ceinture rouge». Quand, dans les années 60, une communauté urbaine du Grand Marseille fut envisagée, le maire s’y opposa, par crainte de donner trop de poids aux villes communistes des environs. Martigues, Port-de-Bouc à l’ouest, Berre et Septèmes au nord, Aubagne à l’est. Marseille resta donc repliée sur elle-même, sans pour autant se développer. L’autre «ceinture rouge» d’alors était un caillou déjà bien assez encombrant dans la chaussure de Defferre. Elle regroupait les quartiers nord de la ville, du 13e au 16e arrondissements, et le vote de leurs habitants, populaires, ouvriers, issus de l’immigration, penchait très à gauche. Inutile de risquer d’accroître l’influence communiste en s’ouvrant au-delà des collines.

Tandis que les autres villes de France amorçaient des regroupements avec leurs voisines, Marseille se figea sur elle-même et prit 30 ans de retard. En son sein même, l’inertie dominait, et les quartiers rouges furent laissés pour compte et enclavés, tels qu’ils le sont encore aujourd’hui. En 2016, pour traverser la ville du nord au sud, aller de Saint-Antoine à Luminy, en transports en commun ou en voiture, il faut à peu près autant de temps que pour se rendre de Marseille à Nîmes.

Le rassemblement tardif, en 1992, de 18 communes autour de Marseille-Provence-Métropole ne suffit pas à combler le fossé déjà creusé. Quant à la gestion de Jean-Claude Gaudin, maire depuis 1995, elle a aggravé les fractures du territoire marseillais, tandis qu’autour les communes se regroupaient et accéléraient leur développement, laissant Marseille à la traîne.

Désaccords majeurs

Aujourd’hui, la métropole, censée fonctionner depuis le 1er janvier, concerne 1,8 millions d’habitants et 92 communes, réparties sur six entités : Marseille-Provence-Métropole, Pays d’Aubagne et de l’Étoile, Pays d’Aix, Pays de Martigues, Ouest-Provence et Salon-Etang de Berre-Durance. Ces entités, devenues des conseils de territoire, sans personnalité morale, ont fusionné sous la bannière Aix-Marseille-Provence. En théorie. En réalité, la métropole est bloquée, et c’est parti pour durer.

Les précédentes entités avaient des compétences qui variaient selon chacune. La métropole sera un bloc et dictera la ligne des transferts de compétences issus des communes, des départements, de la région ou de l’État. Au lieu de réduire le fameux mille-feuille territorial, elle ajoutera sa couche. Difficile d’en connaître les détails, d’autant qu’une période transitoire est prévue jusqu’en 2018, mais la métropole aura des compétences obligatoires qui seront de fait retirées aux communes. Dans des domaines aussi vastes que le développement économique, social et culturel, l’habitat ou l’environnement. Bon nombre de communes craignent d’être absorbées et livrées à tel ou tel intérêt stratégique, sans prise pour résister.

Largement majoritaires parmi les 92 maires concernés, les opposants à la création de la métropole, et surtout à la prédominance de Marseille sur son fonctionnement, ont usé de tous les rouages pour la mettre à l’arrêt. En tête de la fronde, Maryse Joissains, maire d’Aix, et présidente du riche Pays d’Aix. Elément majeur de discorde, le nombre démesuré de conseillers communautaires attribués à Marseille, grâce à un amendement initié par le sénateur Gaudin : 108 sur 240, quand Aix n’en comptera que 17, Aubagne, Martigues ou Salon, à peine 5, et toutes les villes de moins de 20 000 habitants, un seul. Le maire de Marseille, convaincu de son affaire, pensait pourtant prendre les rênes de la métropole au 1er janvier, et voir venir. Dans des circonstances rocambolesques, il en avait été finalement élu président en novembre.

Mais en décembre le Conseil d’État prononce la suspension de la métropole, en raison notamment de cette répartition déséquilibrée des conseillers. D’ici fin février, le Conseil constitutionnel doit statuer définitivement sur cette question. Coup de grâce pour Gaudin, le 7 janvier, le Tribunal administratif de Marseille annule son élection, toujours au motif de cette répartition, véritable faille ouverte pour les opposants. La décision est contestée en appel auprès du Conseil d’État, qui mettra des mois avant de livrer son verdict. L’appel étant suspensif, le président annulé considère qu’il dirige toujours une institution dont la mise en œuvre a été suspendue ! Avec, pour conclure cet imbroglio, la question de qui payera les 7500 fonctionnaires territoriaux. La métropole, qui n’existe pas, assure Gaudin. Les six communautés de communes, qui n’existent plus, certifie Joissains. Non, vraiment, ici, c’est pas pareil…

JAN-CYRIL SALEMI
Janvier 2016

À suivre

Dans les prochains numéros de Zibeline, vous trouverez la suite de notre dossier. En février, nous évoquerons plus en détail les objectifs de la métropole, en recueillant les avis de ceux qui y sont favorables. Quelle est son importance pour l’unité du territoire, quel rôle peut-elle tenir pour amorcer des réalisations en matière de transports ou d’urbanisme. Enfin, en mars, nous donnerons la parole aux opposants. Quelles sont leurs raisons, pourquoi élus de droite et de gauche se rejoignent dans ce combat et quelles sont leurs propositions.

Carte : -c- Tiphaine Dubois