Reportage à Gardanne, cité industrielle où les habitants sont exposés à de multiples pollutions

Matière grise contre poussière rouge et industries « vertes »Vu par Zibeline

Reportage à Gardanne, cité industrielle où les habitants sont exposés à de multiples pollutions - Zibeline

À Gardanne, des habitants refusent le Pacte pour la transition écologique et industrielle et proposent un projet alternatif.

Avril 2021, Gardanne. La ville a parfois de faux airs de far west, avec sa gare SNCF quasi-déserte et ses rues balayées par le vent, où les semelles ramassent une fine couche de poussière rouge. Les résidus persistants de l’usine d’alumines Altéo, contrairement à ce qu’affirmait en 2018 Brune Poirson, alors secrétaire d’État auprès de Nicolas Hulot. Ses services avaient inspecté le site, « mis en conformité par l’industriel », il n’était donc « plus possible que les particules de bauxite circulent dans l’air ». Récemment reprise par un consortium guinéen, l’entreprise va-t-elle fermer la décharge de Mange-Garri, d’où les poussières émanent ? Va-t-elle poursuivre ses activités dans des pays où la réglementation sur les pollutions est encore moins contraignante ? Pour l’instant, les habitants de Gardanne continuent de balayer devant leur porte et tentent de ne pas trop penser aux infiltrations dans les nappes phréatiques… car l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (ANSES) a relevé dans les résidus des taux importants de plomb et d’arsenic, concluant que ces résultats « ne permettent pas d’exclure un risque sanitaire au niveau local ».

Le bois-énergie

À vrai dire, certains y pensent tout de même, d’autant que leurs motifs de préoccupation s’accumulent ! Luc Le Mouel, professeur de mathématiques et proviseur à la retraite, membre de France Nature Environnement Paca, a fait circuler mi-avril un communiqué de presse. Le document évoque l’avenir de cette commune industrielle, marquée par des décennies d’exploitation du charbon, et qui abrite désormais une centrale à biomasse. Produire de l’électricité en brûlant du bois est une marotte qui se répand en Europe, pour répondre aux objectifs d’accélération du développement des énergies dites durables. Sauf qu’à l’échelle industrielle, la « bio-énergie » présente d’énormes inconvénients : outre la déforestation sur des zones toujours plus grandes, sa combustion dégage des gaz à effet de serre. Rien de bon pour limiter le changement climatique. D’après le second principe de la thermodynamique, c’est même une aberration énergétique. Car, dans ce type d’opération, tout est biaisé : la viabilité économique d’une telle activité tient, sans doute, aux subventions ; mais surtout, elle masque un phénomène de déperdition de grande ampleur. Il faut brûler de l’énergie pour couper le bois, le conditionner, le transporter, faire tourner les machines, distribuer l’électricité, etc.

Luc Le Mouel fait volontiers visiter les abords de l’usine, où s’entassent de gros troncs à perte de vue. Elle est prévue pour en engloutir 850 000 tonnes par an. « Ils font venir du bois du Brésil ! » s’étrangle-t-il. Avec un trafic routier pour les acheminer en proportion : encore des nuisances pour les riverains, sans parler du bruit des engins, et des poussières, cendres et fumées chargées en particules fines, issues des cheminées. En juin 2017, le tribunal administratif de Marseille avait annulé l’autorisation d’exploitation de la centrale, au vu des carences relevées dans l’étude d’impact du projet. Las ! La Cour administrative d’appel est revenue sur cet avis fin 2020.

Santé

Attablé devant un café, dans sa belle maison tournant heureusement le dos à la vue imprenable sur les bâtiments industriels, l’ancien proviseur attend une invitée. Aline Frosini, co-présidente du comité d’intérêt de quartier local, arrive en s’excusant pour le retard : « Un accident, encore un, dans la rue d’à côté ; avec cette circulation, c’est infernal ». Le troisième convive, Lucien Agresti, président de l’Association de lutte contre les nuisances et la pollution, opine. « On en est déjà à 350 camions par jour. Ça va doubler. Il y a quatre ans que nous demandons un revêtement spécifique pour l’insonorisation, aucun aménagement n’a été fait. »

Ce qui préoccupe le plus Aline Frosini est l’augmentation des cancers et des cas de maladie d’Alzheimer chez les riverains. Brûler des bois traités, agglomérés par des colles ou mélaminés (déchets de classe B, soit 9,36% de l’activité de la centrale, d’après son plan d’approvisionnement) dégage des émanations toxiques. Vivre à côté d’une route passante augmente le risque de développer une maladie neurodégénérative, avec des formes de plus en plus précoces, cela a été démontré par les scientifiques. « Je suis gardannaise, fille de salariés de Pechiney. L’industrie était l’ADN de notre ville. Mais aujourd’hui il faut prendre en compte la santé. Nous ne sommes pas satisfaits des études qui ont été réalisées. Elles ont été bâclées. Nous voudrions un bilan global sur la population, qui prenne en compte l’environnement, les antécédents. » À Fos-sur-Mer, haut lieu industriel de la région, les habitants lassés d’attendre ont obtenu une expertise indépendante, aux résultats accablants. Mais ici, tous les trois se désolent, la mobilisation ne prend pas. « La majorité des gens ne veut pas savoir, même ceux dont les familles sont frappées par la maladie. »

Greenwashing industriel

Luc Le Mouel soupire. « Rien ne me prédestinait à militer ainsi, mais là, coincés entre Alteo, la décharge de la Malespine, la centrale et tout ce qui est prévu autour… On va vraiment devenir Fos ! En plein milieu urbain ! Une étincelle, et pof, on est rasés. » Il fait allusion aux autres projets qu’implique le Pacte pour la transition écologique et industrielle du territoire de Gardanne-Meyreuil, impulsé par l’État et signé en décembre dernier par les différents acteurs institutionnels et privés concernés, au premier rang desquels les collectivités locales, Région Paca, Métropole Aix-Marseille-Provence, Département 13… et le Grand Port Maritime, qui s’enthousiasme quand les perspectives de fret augmentent.

La loi énergie-climat prévoyait la fermeture des quatre dernières centrales à charbon françaises, dont celle de Gardanne, fin 2022 au plus tard. Un « fonds charbon » a été constitué pour accompagner la reconversion des sites ; en sus, « les projets qui auront été sélectionnés et labellisés dans le cadre du Pacte du fait de leur cohérence avec ses orientations sont prioritaires lorsqu’ils sont présentés aux guichets de financement nationaux, régionaux et métropolitains », précise le document. Parmi ceux-ci, le développement d’un réseau acheminant la chaleur de la centrale vers Aix-en-Provence, une scierie industrielle, des sites de production d’hydrogène vert et de e-méthanol (la justification pour ce dernier étant l’existence d’un marché favorable à ce type de carburant… en Allemagne). Autant de greenwashing, pour Lucien Agresti : « On supprime le charbon, le reste explose, et on appelle ça transition écologique ».

Dans un courrier adressé par France Nature Environnement le 1er octobre 2020 à Barbara Pompili, ministre de ladite Transition écologique, son président Arnaud Schwartz lui déclare sans ambages « Vous comprendrez notre stupéfaction de constater que le gouvernement, dont vous faites partie, continue à soutenir ce type de méga centrale ». Il demande son arrêt immédiat et définitif, et complète : « Pour ce qui concerne les autres unités industrielles prévues par le pacte de territoire […] dont il est manifeste que la motivation de leur implantation […] répond à une volonté de “verdir” la centrale biomasse, ces unités amèneraient de nouvelles nuisances et pollution et, du fait de leur dangerosités, seraient l’objet d’un classement Seveso. » L’ombre de l’accident de l’usine Lubrizol à Rouen plane sur Gardanne et ses 20 000 habitants.

Demandes des riverains

Certains d’entre eux ont aussi écrit à Barbara Pompili. Le Collectif des associations de riverains, de citoyens et de protection de la nature et de l’environnement concernées par la mutation de la centrale de Gardanne-Meyreuil lui demande non seulement le démantèlement des unités charbon et biomasse, mais aussi la dépollution du site, marqué par 130 ans d’exploitation industrielle. « Voilà qui créerait des emplois ! », soutient Luc Le Mouel (d’après l’Insee, le taux de chômage des 15-65 ans sur ces deux communes est respectivement de 12,5% et 6,9%, ndlr).

Ils proposent un projet de territoire différent de celui qui prévaut actuellement, avec « restauration et maintien de la biodiversité -et notamment en forêt- par les trames verte et bleue, brune, noire et paysagère »1. Leur réflexion implique un plan de transports en commun qui réduise la part de la voiture, particulièrement la réouverture d’une ligne ferroviaire entre Gardanne et Carnoules, via Saint-Maximin et Brignoles, avec un arrêt sur le site de la centrale. Idem, la création de pistes cyclables « tout le long des routes et villages depuis le début de l’embranchement de la D60 jusqu’à Rousset ». Rappelant qu’avant l’arrivée de l’industrie minière et de l’aluminium, ce secteur connaissait une activité agricole florissante, ils voudraient retrouver une autonomie alimentaire passant par l’implantation de fermes, de marchés paysans et d’Amap. Dans cette optique, le Plan Local d’Urbanisme devrait être revu afin d’atteindre les objectifs gouvernementaux de « zéro artificialisation » des terres, et mettre en priorité le respect des espaces naturels.

Matière grise

En ce qui concerne le site lui-même, soit 80 hectares, les habitants ont bien étudié la situation et ont envoyé un projet alternatif au ministère de la Transition écologique ainsi qu’au président de la République. « Mme Pompili veut bien nous payer un bureau d’études, pour certaines seulement de nos propositions, celles qui vont dans le sens de la biodiversité, révèle l’ancien proviseur. On a refusé. On ne peut pas accepter les nuisances en échange ». Dans leur communiqué de presse du 14 avril, les associations de riverains déplorent qu’il soit rarement fait état de ce que ressent la population.

« Nous, on voudrait avoir la matière grise ! » s’écrie Aline Frosini. Entre le lycée agricole de Valabre, le puits Morandat, ancien carreau minier reconverti en pôle énergétique, économique et culturel, et l’institut Charpak (l’un des six centres de formation et de recherche de l’école des Mines de Saint-Etienne), elle et ses acolytes verraient bien se développer tout un espace dédié au savoir. La conservation de l’énergie, problème crucial de notre temps, pourrait y être étudiée, de même que les questions environnementales en milieu méditerranéen. Et pourquoi pas les conséquences de la pollution sur la santé, puisque le département des Bouches-du-Rhône fait partie des plus pollués de France ? Quitte à rêver, ils imaginent déjà la création d’une aire culturelle, les anciennes cheminées d’usine laissant la place à un musée de la mine et des énergies, des salles de conférences, d’expositions…

GAËLLE CLOAREC
Avril 2021

1 Lire à ce sujet notre article journalzibeline.fr/societe/sortir-du-paysage/

Photos : -c- G.C.