Les artistes du Festival de Marseille nous en parlent

Marseille, son festival, ses artistes

• 14 juin 2019⇒6 juillet 2019 •
Les artistes du Festival de Marseille nous en parlent - Zibeline

Inspiré par sa ville, le Festival de Marseille réinvente le monde, mettant artistes, publics et habitants en dialogue.

Chorégraphes ou metteurs en scène, Isabelle Cavoit, Eric Minh Cuong Castaing, Dorothée Munyaneza et Julien Marchaisseau sont programmés au Festival de Marseille. C’est aussi à Marseille qu’ils vivent et travaillent. Pour cette 24e édition, ils ont en commun d’avoir rendu acteurs de leur création artistique des habitants de la ville. Entretiens croisés.

Zibeline : Définissez votre pièce à l’affiche du festival.

Isabelle Cavoit : Le Sacre est le rassemblement d’une communauté de danseurs amateurs qui pratiquent en école ou en club, dans des esthétiques très différentes : tango, flamenco, danse orientale, contemporaine, hip hop, etc. Il y a une vingtaine de groupes au total, de tous les âges, avec des personnes valides et en situation de handicap. Tous dansent sur une partition assez dynamique du Sacre du Printemps d’Igor Stravinski, avec leurs spécificités et des rendez-vous communs. Le dispositif scénographique est un cercle dont le centre diffuse la musique à 360° et autour duquel est installé le public.

Eric Minh Cuong Castaing : Sous influence est une pièce immersive autour de la transe et de la musique techno. L’idée est de recréer le contexte d’une fête comme il existe dans certains clubs électro à Berlin, où l’on s’autorise d’autres rapports aux corps. Comment cette transe pourrait nous contaminer et nous entraîner vers des espaces inconnus. Le live mené par le DJ Yes Sœur et la lumière crée par Sébastien Lefèvre va entraîner une centaine de danseurs non professionnels et une dizaine du Ballet national de Marseille. Je me suis inspiré de l’épidémie de danse de Strasbourg (événement réel qui a eu lieu en 1518, ndlr) ou comment une femme a été prise d’une danse folle et a contaminé les autres parfois jusqu’à la mort.

Dorothée Munyaneza : L’Autre, c’est la rencontre, une façon de rencontrer ceux qu’on pense être éloignés de nous, marginalisés et à la place desquels on parle. Mon envie était de m’imprégner du vécu et de capter les récits des habitantes de la cité de Castellane, dans les quartiers Nord de Marseille. De les observer dans leurs silences, leurs rires et leurs gestes pour voir ce commun qui nous lie. Parce que malheureusement, ici comme ailleurs, il y a beaucoup de murs et de peurs qui entravent la rencontre. Je voulais voir et partager leur réappropriation des mots pour se raconter.

Julien Marchaisseau : Moun Fou est la phase expérimentale de la prochaine création de la compagnie Rara Woulib. Elle a commencé par un moment de recherche et d’immersion dans le milieu de la précarité et de la santé mentale à Marseille. Puis on a montré mensuellement, à travers ce que nous appelons des tentatives, l’état de nos recherches. L’idée est d’exposer et de mettre en débat des situations particulières dans l’espace public. La dernière tentative, qui a lieu le 22 juin, est une fête coconstruite avec le réseau du Carillon. La création finale sera montrée à la prochaine édition du festival.

Quel sens prend pour vous la démarche participative développée par le festival ?

C. : C’est assez récent pour moi et j’y ai pris goût. Il s’agit de faire franchir des frontières encore présentes dans nos sociétés. C’est une célébration qui rend possible la rencontre entre des gens très différents. C’est avant tout une aventure humaine dont la danse est le medium.

M. C. C. : Ce qui m’intéresse est de créer une danse commune comme un langage où chacun existe dans ses identités. Dans un monde où les technologies nous individualisent, comment crée-t-on un nouvel espace d’autorisation où dialoguent des corps différents autour d’une pratique sociale ?

M. : J’aime la façon dont Jan Goossens et son équipe tendent à ouvrir le festival à un public éloigné des scènes et des lieux de création artistique. L’idée n’est pas de dire que les participants sont artistes, mais de trouver l’espace commun possible de participation et d’engagement des uns envers les autres, dans notre ville. Et en tant qu’artiste, je ne sais que passer par l’art pour répondre à l’invitation et habiter ce trait d’union.

M. : Je me questionne beaucoup sur la place de l’artiste dans nos sociétés. En quoi je sers la communauté, la citoyenneté ? Même si je fais de l’art dans l’espace public, c’est souvent de l’entre-soi. Je suis convaincu de la puissance des amateurs. Je suis toujours surpris par ce qu’ils amènent en termes de naïveté, de fragilité, d’explosivité et de liberté. À condition à ne pas les instrumentaliser et de créer un cadre où chacun peut exister avec son identité et son parcours et où le collectif peut vivre. L’art pour tous, c’est important mais l’art fait par tous, c’est essentiel.

Comment Marseille influence votre travail ?

C. : À la base, je suis une interprète et c’est sous l’influence et l’énergie de Marseille que j’ai monté une compagnie et que se sont déclenchées mes premières expériences en tant que chorégraphe.

M. C. C. : Marseille est une ville avec une physicalité propre. On rencontre une forme ambiguë d’ouverture d’esprit et de tensions, avec la rue qui demande quelque chose et les institutions qui en demandent une autre,

M. : J’y habite depuis 2011 et je m’y sens toujours étrangère. J’ai l’impression de ne pas tout comprendre et ça me plaît. En me surprenant tout le temps, elle m’attire. Des aspects me heurtent, me bouleversent, notamment les injustices. En même temps, c’est une ville où les possibles peuvent être articulés.

M. : C’est la ville qui écrit pour nous. Marseille nous en envoie plein la gueule toute la journée. On prend plein de coups mais on ne les sent pas tout de suite. On crée juste un cadre et on voit comment ça répond.

ENTRETIENS RÉALISÉS PAR LUDOVIC TOMAS
Juin 2019

Festival de Marseille
14 juin au 6 juillet
Divers lieux, Marseille
04 91 99 02 50
festivaldemarseille.com

Photo : Le Sacre © Pierre Gondard