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A Marseille, il en faudra beaucoup pour panser les plaies

Marseille s’effondre aux yeux de tous

A Marseille, il en faudra beaucoup pour panser les plaies - Zibeline

« Comment cela s’appelle-t-il, quand le jour se lève, comme aujourd’hui, et que tout est gâché, que tout est saccagé, et que l’air pourtant se respire, et qu’on a tout perdu, que la ville brûle, que les innocents s’entretuent, mais que les coupables agonisent, dans un coin du jour qui se lève ? » « Cela a un très beau nom, femme Narsès. Cela s’appelle l’aurore. »
Electre, Jean Giraudoux

L’effondrement des immeubles de la rue d’Aubagne a tout d’une tragédie, prévisible, annoncée, inéluctable. Marseille est depuis des années abandonnée par ceux qui la gouvernent : ses rats, ses plages polluées fermées une bonne partie de l’été, ses arbres coupés sur une Plaine en révolte, ses poubelles débordant chaque soir, ses transports publics déficients, ses quartiers pauvres délaissés, ses écoles dégradées, sa piscine de Luminy livrée depuis plus de dix ans à l’abandon et à l’envahissement de ronces tenaces… sont autant de signes de mépris d’une municipalité attentive à offrir des marchés aux promoteurs, et coupant en deux une cité réputée populaire, et de fait misérable hors des poches de richesse de quartiers protégés.

Depuis quelques années les centres commerciaux ne cessent d’ouvrir, les commerces du Centre-ville de fermer, désertifiant les rues. La ville est trouée de travaux jamais achevés, la chaussée en miettes rend impossible le cheminement des piétons et des vélos. Garer sa voiture, dans une ville où les parkings affichent des prix records, est impossible : sans parking de délestage et sans transport public le soir, la ville, saturée des voitures nécessaires à qui veut se déplacer, est aujourd’hui une des plus polluées de France.

Maltraitance

La tragédie qui secoue la cité depuis le 5 novembre révèle au pays tout entier une partie, seulement, de la maltraitance subie par les habitants de Marseille. 8 morts, des centaines de personnes évacuées, l’effondrement éclate aujourd’hui aux yeux d’une nation qui a toujours posé sur cette ville un regard effaré. Il est question de mise sous tutelle, de démission de l’équipe municipale, comme si les marseillais n’étaient pas capables de prendre en main leur destin, et comme si la responsabilité nationale n’était pas tout autant en cause : l’État a abandonné les villes pauvres en baissant ses dotations et n’a pas révisé à Marseille les impôts fonciers depuis 1979. Certaines taxes foncières de logements privés insalubres figurent parmi les plus chères de France : leurs propriétaires, souvent pauvres, sont dans l’obligation de ravaler leurs façades, mais dans l’incapacité de se soucier des arrêtés de péril…

Façade : depuis des années Jean Claude Gaudin s’en prend publiquement aux journalistes qui pratiquent le « Marseille bashing » et qui nient, selon lui, les formidables progrès de la ville. On y a construit des hôtels de luxe, les touristes y reviennent, des croisiéristes et des congrès. Mais ce n’est pas une gentrification véritable qui est à l’œuvre à Marseille : les poches de pauvreté, si nombreuses et si criantes, sont simplement déplacées, aucune mixité n’est souhaitée.

Les habitants de Noailles et de toutes les rues évacuées ne veulent pas quitter leur quartier. Il faut les y reloger, décemment enfin. Rien ne serait plus cynique et criminel que de profiter des morts et des déplacés pour aseptiser le centre-ville, comme l’a été le quartier de la Joliette, au profit des promoteurs immobiliers. Les Marseillais ont besoin de logements, d’écoles, d’équipements sportifs, de transports, de parkings. De places publiques avec des arbres et des jeux pour enfants, des marchés ouverts. Ils ont besoin de soin. Il en faudra beaucoup pour panser les plaies.

AGNÈS FRESCHEL
Novembre 2018

Photo : c Zoé Turbant