Rencontre avec Aurélien Manya dont le livre « Trois cœurs battant la nuit » est paru aux Éditions Gallimard

Marseille, monde de demain

Rencontre avec Aurélien Manya dont le livre « Trois cœurs battant la nuit » est paru aux Éditions Gallimard - Zibeline

Rencontre avec Aurélien Manya, auteur du roman d’anticipation Trois cœurs battant la nuit.

Zibeline : Vous avez décidé de situer l’action de votre deuxième roman à Marseille. Pourquoi ce choix ?

Aurélien Manya : Marseille a toujours été une source d’inspiration majeure pour moi : je suis marseillais, j’y ai vécu jusqu’à mes dix-huit ans. J’y ai encore beaucoup de famille et j’y reviens régulièrement. Mais au-delà de cet attachement personnel, je suis fasciné par les nombreuses contradictions qui s’y rattachent. Tout ce qui est plein de contradictions est romanesque ! Marseille est une ville-pays qui rassemble les hauteurs des montagnes, l’agitation de la ville, les quartiers très résidentiels, très riches ou très pauvres, et une cité si ancienne ! Elle est habitée par les contrastes : entre ombres et lumières, entre silences et bruits…

On retrouve là le regard – et l’oreille – du cinéaste ! Y compris dans la minutie à laquelle vous recourrez pour décrire les décors : ce port malfamé où évolue Sohan, par exemple.

On ne se refait pas ! (rires) Mon métier de monteur m’a évidemment sensibilisé à ces choses-là. La question du rythme est également primordiale pour moi : je conçois une scène ou un chapitre comme une scène de cinéma. Ici, j’ai voulu concevoir les trois parties, consacrées chacune à un personnage, comme des montages parallèles. On suit les personnages les uns après les autres mais ils s’entremêlent. L’idée de situer l’action sur deux nuits, sur un temps extrêmement resserré, me vient certainement de là.

Le lecteur accompagne de près ces personnages à la croisée entre deux mondes : le nôtre, et celui de ce futur proche, en 2054, qui évoque d’autres contextes politiques, beaucoup plus sombres…

Je voulais en effet projeter le lecteur français, voire le lecteur marseillais, dans un futur qui ressemble au présent d’autres cultures, d’autres pays moins bien dotés que nous. Tout ce que je raconte est possible. À l’exception de cette catastrophe écologique qui approche, mais n’est certes pas (encore ?) advenue, tout s’est déjà produit dans une histoire récente. J’ai eu la chance de pouvoir monter un très beau film, Partir (documentaire de Mary-Noël Niba, ndlr), qui accompagne des sénégalais et des camerounais dans leur voyage vers l’Europe : transposer cette réalité-là, la rendre tangible pour le lecteur, quitte à le bousculer un peu, me semblait primordial. La Marseille que j’imagine est ainsi découpée en trois pôles qui se dessinent déjà aujourd’hui : d’un côté un pouvoir néocapitaliste, de l’autre un pouvoir fasciste, et enfin un pôle rebelle, où évoluent mes personnages.

Le futur que vous décrivez ne dresse par ailleurs pas un portrait très optimiste des réseaux sociaux.

En effet ! Au-delà du fait qu’imaginer un récit sans Internet m’a fait le plus grand bien (rires), il me semblait juste de concevoir la possibilité pour un état fasciste d’aller piocher ses victimes sur les réseaux sociaux. Des victimes qui ont certes acquis énormément de droits, mais qui demeurent fragiles : il n’y a qu’à regarder ce qui se passe aujourd’hui en Hongrie. Les résonances avec d’autres pans de notre Histoire se sont esquissées toutes seules. Le camp où est incarcérée Stella, sur les plages du Prado, évoque notamment le camp pour réfugiés espagnols d’Argelès-sur-Mer.

Ce choix d’un personnage de femme trans est d’ailleurs intéressant : l’exil de Stella se vit d’abord dans son propre corps, avant d’être purement géographique.

Je n’y avais pas pensé, mais cela me semble très juste ! Je connais beaucoup de personnes transgenres, et leur présence dans la fiction me semble trop rare. Je voulais par ailleurs que le roman opère, de Sohan à Layla, en passant par la transition de Stella, un trajet du masculin vers le féminin, d’un homme dur, militaire, vers un portrait féminin d’artiste, d’un paysage urbain à la pure nature. Cette évolution a un sens esthétique, philosophique avant tout : il y a beaucoup plus de moi dans Layla que dans Sohan !

Propos recueillis par SUZANNE CANESSA
Mai 2021

Trois cœurs battant la nuit
Aurélien Manya
Éditions Gallimard, collection L’Arpenteur, 15 €

Photo : Aurélien Manya © Francesca Mantovani – Gallimard