La musique classique négligée à Marseille : une enquête commandée par la Lettre du Musicien

Marseille mérite un Auditorium !

La musique classique négligée à Marseille : une enquête commandée par la Lettre du Musicien - Zibeline

Sous prétexte que l’Opéra municipal représente de loin la plus grosse dépense culturelle de la Ville, Marseille néglige ses autres opérateurs, et renvoie les amateurs de musique classique vers Aix…

« Un auditorium ? Ce serait, évidemment, la moindre des choses. » La voix de Macha Makeïeff est douce, mais la directrice de La Criée ne mâche pas ses mots. « C’est tout simplement une anomalie, à l’échelle de cette deuxième ville de France c’est même scandaleux. » Ce « manque », Macha Makeïeff l’a comblé notamment en programmant, dès sa nomination à la tête du plus grand théâtre de Marseille, des concerts réguliers d’une qualité constante. Cette saison, au moins deux concerts de musique classique ont lieu par mois. Pour les accueillir, la metteuse en scène, coutumière, entre autres, des contraintes de l’opéra, a peu à peu adapté l’acoustique du plateau du CDN à des effectifs de musique de chambre, et organise également depuis sept ans La Folle Criée. « Le contact des grands musiciens, et des grands orchestres, est un éblouissement nécessaire. » Éblouissement que sa programmation prend soin de préserver, tout en cultivant son « frottement au théâtre ». « Destiner la musique à un ghetto de mélomanes serait évidemment une erreur. Marseille s’est construite sur un rapport populaire à la musique, hérité de Pierre Barbizet, qui a tant compté pour cette ville. »

Même son de cloche chez Dominique Bluzet, directeur à Marseille du Gymnase et des Bernardines, et à Aix du Jeu de Paume et du Grand Théâtre de Provence. « À Marseille, la musique classique passe toujours sous les radars quand on parle de politique culturelle. ». L’homme de théâtre rappelle comme d’autres que « les villes de Montpellier, de Nice de Lyon ne sont pourtant pas de la même ampleur, et possèdent toutes un auditorium… ». Faute d’être parvenu à le créer à Marseille, il se réjouit d’avoir fait du Grand Théâtre de Provence, fort de ses 1400 places, une salle majeure dédiée à la musique orchestrale. Le Festival de Pâques, créé en collaboration avec Renaud Capuçon, fête cette année sa 8e édition, et ne désemplit pas. S’y retrouvent les mélomanes du Pays d’Aix mais aussi leurs voisins marseillais, qui prennent souvent la peine du voyage.

Méli mélomane

Pourtant, la musique classique « n’intéresse que peu Marseille et le Département ». En témoignent les premiers financeurs de ce volet du GTP : la ville d’Aix-en-Provence, le mécénat, la Région puis l’État. Un bref coup d’œil aux budgets alloués à la musique classique et contemporaine à Marseille ces dernières années confirme un désintérêt du Département pour la question, et des pratiques contestables : une subvention conséquente est versée à l’association Marseille Concerts, présidée par Robert Fouchet, soutien officiel de Martine Vassal à la métropole comme à sa candidature municipale…

Côté Région, le transfert de compétence souhaité par Renaud Muselier dans le domaine fragile de la culture, et dans une collectivité menacée par la montée du Rassemblement national, inquiète. Si les subventions régionales à la musique marseillaise sont stables et plutôt conséquentes (592 000 euros), qu’en serait-il si les successeurs de l’actuel président régional étaient plus allergiques au soutien à la création ?

Car la DRAC, c’est à dire l’État en région, demeure la garante de la politique de création. La faiblesse des subsides de la ville et du département (769 000 euros chacune, soit moins d’un euro par habitant) en fait la plus grosse donatrice en subventions de fonctionnement, avec 1,1 millions accordés aux ensembles de musiques classique et contemporaine marseillais. Un schéma très inhabituel, puisque ce sont les municipalités qui ont habituellement en charge l’essentiel des dépenses pour la musique.

La municipalité de Marseille a fait le choix de se concentrer sur ses obligations, l’éducation musicale : le budget du Conservatoire à Rayonnement Régional et des classes classiques de la Cité de la Musique est pris en charge uniquement par la ville, pour des résultats pourtant indignes de la deuxième ville de France : 1600 élèves au Conservatoire, 2000 en école de musique… Marseille est à la traîne, malgré un afflux de demandes non satisfaites.

Quant à l’Opéra de Marseille, il est géré en budget annexe. Les 23 millions nécessaires sont complétés par 1,2 millions du département, accordés en action culturelle. Une quasi-désertion du département, un refus de la Métropole, présidée elle aussi par Martine Vassal, d’en faire un équipement métropolitain, un renoncement au label d’Opéra national que possèdent toutes les autres villes de plus de 400 000 habitants… l’Opéra de Marseille et le Ballet National doivent absorber la quasi-totalité des dépenses en art lyrique et chorégraphique de la Ville. Qui demeurent malgré tout considérablement en-dessous de celles de Lyon. Ses 53 euros par habitant font pâle figure face aux 69 euros des Lyonnais, ou encore face aux 103 euros de Bordeaux. Là où Lyon rassemble un orchestre symphonique et un orchestre dédié au répertoire lyrique, l’Orchestre Philharmonique de Marseille doit, seul, jouer sur les deux tableaux.

Vers quel Opéra ?

Pour Maurice Xiberras, directeur de l’Opéra, « on touche au bout du bout de la régie municipale ». Et ce malgré le soutien de la ville, sa « carte blanche » en termes de programmation, ou encore le remplacement des musiciens à chaque départ en retraite. « Sur cette question, la mairie a toujours joué le jeu. » Qualifié encore, il y a une à deux décennies, de phalange « pagnolesque », l’Orchestre a depuis impressionné critique et public. La nomination à sa tête de Lawrence Foster est pour beaucoup dans cette mue. Les tarifs des spectacles demeurent abordables par rapport aux autres maisons d’Opéra : ils ne dépassent jamais les 80 euros en catégorie 1. « C’est une vraie volonté municipale : que l’opéra demeure accessible ». Le programme jeunes, destiné aux moins de 28 ans, leur propose des billets à 10 euros, toutes catégories confondues. Depuis septembre, 5000 places ont déjà été vendues. De quoi entamer un chantier considérable pour l’Opéra et pour sa succursale de l’Odéon, dédiée à l’opérette : faire connaître leur répertoire à un public plus large que le « bel âge » qui le fréquente plus volontiers.

Malgré la qualité évidente de son orchestre, malgré ses coproductions plus nombreuses, plusieurs obstacles demeurent à la qualification de cet Opéra en Opéra national. Le nombre de levers de rideau, insuffisant ; l’absence de musique contemporaine, de politique de commandes, de collaborations avec des Ensembles contemporains ou baroques ; des mises en scènes qui demeurent parfois « pagnolesques », surtout à l’Odéon ; et l’impossibilité, sans salle de répétition adéquate, d’accueillir un ballet digne de ce nom.

« C’est un de mes plus grand regrets, ne pas pouvoir proposer de danse… Une ville telle que Marseille aurait pourtant intérêt à faire vivre la danse qui l’a fait connaître. Celle de Marius Petipa, de Roland Petit ! C’était tout de même quelque chose ! ». Macha Makeïeff rêve à mi-mot d’une fusion entre l’Opéra et le Ballet National de Marseille, dirigé aujourd’hui par le Collectif (La)Horde. Laquelle correspondrait davantage aux objectifs d’un Opéra national, impliquant au moins deux créations par saison, là où la musique contemporaine demeure cruellement absente de l’enceinte marseillaise.

Les programmes des candidats

Marie-Hélène Féraud, conseillère municipale chargée de l’Opéra et de l’Odéon, a rejoint la liste du candidat LR dissident Bruno Gilles. L’Auditorium lui apparaît comme « un beau rêve, mais peu réalisable au vu des budgets actuels ». La priorité demeurant aujourd’hui l’orchestre et sa polyvalence, dont l’élue se félicite : « Lyrique, symphonique, répertoire italien, allemand… il sait tout faire ! » Ses missions de rayonnement départemental, d’action pédagogique et sociale -en EHPAD, dans les hôpitaux, auprès de gens du voyage, de cadres carcéraux- font partie de ses plus grandes fiertés. Son ouverture vers d’autres collectivités est une « nécessité ». Mais la qualification de l’Opéra en Établissement public métropolitain lui semble plus envisageable qu’une labellisation nationale.

Pour Michèle Rubirola, candidate du Printemps Marseillais, il demeure « regrettable et condamnable de percevoir l’Opéra comme une charge et non comme une chance ». Pour l’écologiste « la construction d’un grand auditorium dédié à la musique classique et contemporaine, respectant un cahier des charges bien précis concernant l’acoustique, est une nécessité absolue ». Faire enfin de l’Opéra de Marseille un Opéra national serait facilité, entre autres, par cet auditorium et par le rayonnement qu’il permettrait à l’orchestre. L’importance des conservatoires de proximité est également un de ses sujets de prédilection : leur union souhaitable avec les plus petites structures aboutirait selon la candidate à la présence d’un conservatoire dans chaque arrondissement. « Comme à Paris, Comme à Lyon. Nous sommes, après tout, la deuxième ville de France. » Ces passerelles permettraient notamment d’« assurer la continuité de l’apprentissage, de dynamiser l’équipe pédagogique et de développer une pratique amateur forte au sein du conservatoire en parallèle du parcours professionnalisant. »

Politiques des marges

Ces questions tiennent à cœur à la candidate : elle consulte volontiers sa fille, la violoncelliste Marine Rodallec, qui a rejoint depuis plusieurs années le collectif C Barré. Le GMEM, présent à Marseille depuis 1972 et labellisé Centre National de Création Musicale en 1997, s’est associé à C Barré depuis 2013. Michèle Rubirola sait et chérit la place qu’occupe à Marseille la musique jazz et contemporaine. La nomination de Raphaël Imbert à la tête du Conservatoire à Rayonnement Régional, notamment, « s’inscrit dans cette belle dynamique pour la création ». Les ensembles de musique contemporaine sont en effet nombreux à Marseille : le Pôle Instrumental Contemporain de l’Ensemble Télémaque et la Salle de Musicatreize programment ainsi une musique contemporaine à petite échelle, mais qui connaît un beau retentissement local et national.

Pour Michèle Rubirola, les artistes en résidence au GMEM, mais aussi les musiciens de l’Ensemble Télémaque, de Musicatreize ou encore du Concerto Soave « mériteraient de développer davantage leurs collaborations, ainsi que les projets d’orchestres à l’école qu’ils ont mis en place. Mais les musiciens doivent avant tout pouvoir se produire dans les conditions qu’ils méritent. Soit rien de moins qu’un auditorium digne de ce nom. »

SUZANNE CANESSA
Février 2020

Une version augmentée de cet article, commandée par la Lettre du Musicien, est parue le 6 février.