Ainsi s'effondre la biodiversité, entre petits fours et désespérance

Marseille, capitale mondiale de la biodiversité ?Vu par Zibeline

Ainsi s'effondre la biodiversité, entre petits fours et désespérance - Zibeline

Retour sur le Congrès mondial de la nature, entre cynisme des gouvernements et mobilisation des peuples.

Le Congrès mondial de la nature, porté par l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature), s’est enfin tenu à Marseille, après deux reports dus à la crise sanitaire. Du 3 au 10 septembre, organisations gouvernementales, ONG, scientifiques, entreprises, associations, militants et représentants des peuples autochtones sont venus parler de biodiversité. Sous l’œil du public, certains espaces étant de manière inédite ouverts aux visiteurs, et des caméras, les médias mettant, pour une fois, l’accent sur l’effondrement du vivant plutôt que sur le seul changement climatique dans leur traitement de l’actualité environnementale. Le bilan de cette rencontre internationale, peu de temps avant la COP26 -attendue à Glasgow en novembre prochain- est maigre. Rien, dans ses conclusions terrifiantes, n’entraînera de mesures contraignant les États à agir pour éviter que les écosystèmes ne s’effondrent, partout dans le monde. Pour France Nature Environnement, fédération des associations de défense de la nature, « le niveau de réponse politique à l’extrême urgence de la situation, une fois encore, est loin d’être à la hauteur des enjeux. Ce qui constitue la plus cruelle et la plus impactante des désillusions. » La LPO dénonce le cynisme d’Emmanuel Macron, venu parader, mais qui a dans la foulée souhaité « autoriser le piégeage traditionnel de plus de 110 000 oiseaux sauvages, alors que le Conseil d’État et la Cour de Justice Européenne ont récemment déclaré cette pratique illégale »1. Le quotidien Le Monde, sous la plume du journaliste Stéphane Foucart, évoque « une rupture du pacte démocratique. En quelques années, la parole de nos dirigeants sur la préservation de l’environnement a perdu tout crédit. » Ce ne sont pas les climatologues du GIEC qui vont le contredire : certains commencent ouvertement à parler de se mettre en grève, pratique pourtant fort éloignée de la culture scientifique.

Contre le greenwashing

Côté « société civile », personne n’attendait grand-chose du congrès, sponsorisé par Nutella ou la BNP Paribas. Sur les gourdes gracieusement distribuées aux écoliers ou lycéens venus avec leurs enseignants, le logo de Véolia était plus gros que celui de l’UICN…. Le 2 septembre, l’ONG de défense des droits des peuples autochtones Survival International organisait un contre-congrès2 à Coco Velten, pour « décoloniser la conservation de la nature ». Car si certains gouvernements ont pour projet de transformer 30% de la planète en « aires protégées », cela ne doit pas se faire au détriment de ces populations, trop souvent victimes d’exactions3. Pour Fiore Longo, modératrice des rencontres, « les meilleurs gardiens du monde naturel sont les peuples autochtones, dont les territoires abritent aujourd’hui environ 80% de la biodiversité mondiale. Mais ce sont eux qui en sont chassés par une industrie de la conservation de la nature de plus en plus militarisée, associée à des intérêts commerciaux qui saccagent la Terre au nom du profit. Le projet des 30% représente le plus grand accaparement de terres de l’histoire ; il est fondamentalement colonialiste et raciste, et il doit être empêché ». Blaise Mudodosi, membre de l’APEM (Actions pour la Promotion et Protection des Espèces et Peuples Menacés, en République Démocratique du Congo), après une série de témoignages atterrants émanant de tous les continents, exprimait l’évidence : « Il faut travailler avec les communautés locales, respecter leurs droits, prendre en compte leurs plaintes ».

Le 3 septembre, une manifestation était prévue au départ de la Porte d’Aix, à laquelle participaient nombre de fonctionnaires des parcs nationaux français, qui ne parviennent plus à exercer leurs missions, leurs effectifs ayant été sabrés depuis des années. Ce jour-là, des trombes de pluie ont fait fondre les pancartes et contraint les manifestants à se réfugier sous l’Ombrière du Vieux-Port, mais toute la semaine, les activistes d’Extinction Rebellion, Alternatiba ou ANV-COP21 ont mené des actions symboliques. Le 8 septembre, un flot de faux sang se répandait sur l’escalier monumental du Palais Longchamp, à l’occasion d’un die-in. Sur un gros calicot, homo sapiens figurait parmi les espèces menacées. Le message : sans biodiversité, pas d’avenir pour l’humanité.

Agir, mais comment ?

Si la désespération monte, la résolution ne faiblit pas. À toutes les échelles, du global au local, comme en témoignent les multiples récits dont ce congrès, au moins, a permis la visibilité. Pour Ernst Zürcher, naturaliste suisse invité des éditions Actes Sud, un moratoire afin de protéger l’Amazonie éviterait d’atteindre un point de bascule irrémédiable. Laurent Tillon, auteur de Être un chêne, fonctionnaire de l’Office national des forêts, anticipe un changement fondamental de nos espaces forestiers européens dans les 30 prochaines années, sous l’effet du chaos climatique : « Si on ne met pas la biodiversité au centre de notre gestion, on va se planter ».

À La Base, le collectif Toutes Nos Énergies – Occitanie Environnement, regroupant une centaine d’associations, était vent debout contre les éoliennes, dont le développement est porté par un discours technocratique qui ne convainc pas les populations. Lors d’un point presse, le 6 septembre, ses porte-paroles évoquaient le rapport commun que le GIEC et l’IPBES ont publié en juin dernier, liant étroitement crise climatique et perte de la biodiversité : « Aucune des deux crises -qui ont une même cause : l’activité économique humaine, qui détruit des écosystèmes et émet des émissions de gaz à effet de serre dans l’atmosphère- ne pourra être résolue avec succès si les deux ne sont pas abordées ensemble ». Les éoliennes à échelle industrielle perpétuent l’extractivisme. Sur terre, elles nuisent aux rapaces, chauves-souris et autres animaux dont les populations diminuent drastiquement. Offshore, leur impact sur les milieux marins présente beaucoup d’incertitudes.

Révolutionner le droit

Le même jour au Mucem, Opera Mundi invitait Valérie Cabanes, juriste spécialiste des droits de la nature, à travers notamment le concept d’écocide. Pour elle, les outils juridiques ne répondent pas aux enjeux de la 6e extinction de masse. Ils doivent opérer une révolution, prendre en compte les équilibres entre humains et non-humains, y compris les sols. « Le droit modèle nos politiques, nos systèmes économiques, dit-elle. Il raconte un récit qui n’est pas celui du vivant. » Selon la jeune femme, les actions de la population civile pullulent à travers le monde, pour rappeler aux États qu’ils ne doivent pas favoriser les profits des entreprises au détriment de la vie. On entend d’ici les écologistes radicaux, comme les membres du mouvement Deep Green Resistance, doucement rigoler : pour eux, « les colossaux intérêts étatiques, capitalistes et para-étatiques qui bénéficient des dispositions socio-économiques actuelles4 » ne céderont jamais si on le leur demande gentiment. Sans doute, mais chaque pouce d’espace sauvage préservé mérite qu’on se batte avec les outils à portée, et le droit en fait partie. La liberté d’entreprendre et de propriété sont « au sommet de la hiérarchie des normes », explique Valérie Cabanes, toutefois les juristes traditionnels commencent à comprendre que les droits fondamentaux des humains, l’eau, l’air, la nourriture, ne pourront plus être garantis si on ne les bouscule pas. « Cela leur donne le vertige, mais c’est un mouvement qui est en marche. On octroie des droits à des entités fictives, entreprises ou associations, on peut en attribuer à une rivière, une forêt, un écosystème. » Pour beaucoup de peuples autochtones, considérer les autres espèces comme des sujets d’égal à égal est une évidence. Si l’Europe est à la traîne, dit-elle, les autres continents se mettent à utiliser ces leviers : l’Équateur est le premier pays à avoir intégré les droits de la nature dans sa Constitution, en 2008 ; en Inde, Nouvelle-Zélande, Afrique, des juges sont appelés à se prononcer pour répondre à des problématiques environnementales graves, voire les anticiper, parfois contre les gouvernements. « Les nations indiennes aux États Unis et au Canada s’y mettent aussi. »

La culture avec la nature

En France, il est question de doter la Loire ou le Rhône d’une représentativité. À Marseille, un collectif de défense du petit fleuve des Aygalades, présent au congrès, y songe. Porté par Action Environnement Septèmes-les-Vallons et la Cité des arts de la rue, avec riverains, associations et même entreprises, il espère pouvoir le renaturer, empêcher une usine de médicaments, SPI Pharma, de poursuivre ses déversements en amont. Le monde de la culture commence à se mobiliser, en témoignent les saisons 2021-2022 des théâtres, où les questions environnementales prennent une place croissante (lire notre hors-série de rentrée, en kiosques jusqu’au 10 décembre). Le 4 septembre, un musicien de l’orchestre philharmonique de Berlin est venu épauler les membres de l’association marseillaise Les Libres nageurs, en lançant, à l’aube, une traversée-relais revendicative de la rade, de la plage des Corbières à Callelongue. Ils dénonçaient ainsi les pollutions marines qui affectent la biodiversité locale, plastiques, détritus solides, hydrocarbures, la diminution des algues et des posidonies, l’apparition d’espèces invasives, la surexploitation et le braconnage, dont ils sont témoins à chaque sortie en mer. Ils ne veulent pas que Marseille demeure la « triste capitale de la négligence écologique ». Nous non plus.

GAËLLE CLOAREC
Octobre 2021

1 lpo.fr/actualites/stupefiant-emmanuel-macron-encourage-le-braconnage-des-oiseaux-dp1

2 notreterrenotrenature.fr

3 francetvinfo.fr/monde/environnement/buzzfeed-accuse-le-wwf-de-financer-des-groupes-paramilitaires-tuant-et-torturant-des-gens-en-afrique-et-en-asie_3220345.html

4 Nicolas Casaux, post Facebook du 21 septembre 2021

Photos : Mécènes et petits fours – Congrès UICN 2021 ; Manifestation pour les peuples autochtones 030921 ; Groupedunes, exposition UICN ; Relais Libres nageurs 040921 -c-G.C.