Un grand entretien pour comprendre l'abandon de la lecture publique à Marseille

Marseille, bonnet d’âne aussi pour les bibliothèques

Un grand entretien pour comprendre l'abandon de la lecture publique à Marseille - Zibeline

La deuxième ville de France ne laisse pas que s’effondrer les immeubles, elle abandonne aussi sa mission de lecture publique. Entretien avec Alain Milianti, président de l’association des usagers des bibliothèques de Marseille.

Zibeline : Pourquoi une association d’usagers ?

Alain Milianti : On a créé cette association en réaction à toutes les difficultés que traversait le réseau. Il y a des syndicats qui agissent, des partis politiques qui prennent position mais il n’y avait pas d’usagers organisés. On pensait mener une activité de retraités plutôt tranquille, avec un travail de lien social, d’intermédiation. Mais ce qu’on découvre, au fil des mois, nous a fait tomber de notre chaise.

Quel est le constat ?

Il est catastrophique. Même des gens aussi mesurés que les inspecteurs des différents services ministériels ou de la Cour des comptes parlent de l’état de délabrement du réseau. Réseau littéralement figé depuis 25 ans. Quand Jean-Claude Gaudin accède à la mairie en 1995, il y a 8 bibliothèques à Marseille. Quand il en partira en mars, il y en aura toujours 8, là où toutes les autres villes de la même importance se sont dotées d’un réseau conséquent. Quand on prend les paramètres fournis par les cabinets d’études ou le ministère lui-même, Marseille coche presque toujours la dernière case (lire encadré ci-dessous).

Même en termes de fonctionnaires ?

Oui, il y a aussi un déficit en personnels. On n’arrive même pas à accéder au nombre de personnes employées. En admettant qu’ils soient 280, il manque environ 150 postes soit pratiquement 50% du personnel. C’est impossible à tenir. C’est pour ça que le réseau est en embolie avancée. Il a été littéralement vidé de sa substance par une conception qui considère l’activité salariée et humaine comme un coût, une charge qu’il faut réduire. Par exemple, le service jeunesse de l’Alcazar a perdu 50% de son personnel depuis sa création. Il y a surtout une volonté régulière d’affaiblir de l’intérieur -si possible sans que ça se voit trop-, avec un véritable acharnement, les établissements de proximité de telle sorte qu’on puisse à un moment donné s’en défaire.

Les établissements sont-ils au moins bien fournis en livres ?

Le nombre de documents mis à disposition par habitant est deux fois inférieur à Marseille par rapport à Lyon, Toulouse ou Nice. Plus grave, le budget d’acquisition des ouvrages est 2 à 3 fois inférieur à celui des autres villes. Les budgets prévus ne sont même pas épuisés. Résultat : le taux d’inscrits par rapport à la population est très faible. Grosso modo, par rapport aux grandes capitales régionales, Marseille a deux fois moins de lecteurs et emprunteurs que la moyenne.

Les Marseillais n’aimeraient pas lire ?

Absolument pas. Comme on est dans cet état de fixation, sans aucune dynamique de développement depuis 25 ans, ce n’est pas étonnant qu’il y ait une chute régulière de la fréquentation dans le temps. Mais admettons qu’on se pose vraiment votre question. Quand un établissement fonctionne bien comme l’Alcazar a pu à un moment donné bien fonctionner, les chiffres étaient supérieurs à la moyenne. Ce qui montre que lorsqu’on propose des horaires, des livres, de la place, du temps, de la médiation, ça fonctionne. Les Marseillais ne sont pas plus cons que les autres et ont le même besoin de lecture.

Comment en est-on arrivé là ?

En 1994, l’Unesco publie un manifeste disant que la lecture publique est la condition de l’exercice démocratique d’une société. Cela signifie que s’il n’y a pas de lecture publique, il ne peut pas y avoir de démocratie. La France, comme beaucoup d’autres pays, signe ce document et agit pour rattraper un retard considérable. Le pays entier s’équipe au moment même où Jean-Claude Gaudin devient maire de Marseille. Sur les premières années du mandat, on aurait admis qu’il avait d’autres priorités. Mais sur 25 ans, quand on ne fait rien, c’est qu’on fait quelque chose qui est de ne rien faire. On serait aveugle de ne pas voir qu’il y a là la marque d’une politique avérée et délibérée. Surtout qu’entre 1987 à 1991, dans la même ville, avec la même composition, la même fiscalité, cinq bibliothèques sortent de terre. Et on ne peut pas dire que Vigouroux menait une équipe de gauchistes.

Vous dites que la défaillance démocratique est encore plus grave que le sous-équipement…

Le sous-équipement, on sait que ça peut se rattraper et qu’il n’y a même pas besoin d’être de gauche pour ça. Dans le panorama français, des villes dirigées par des équipes de natures différentes, pour des raisons politiques qui leur appartiennent, ont décidé de faire l’effort de doter leur ville d’un réseau conséquent. L’idée de créer des bibliothèques n’est pas l’apanage d’un courant, ce qui nous rend assez optimiste.

Le problème peut-être le plus important relève en effet de la dimension démocratique. Il y a une absence totale et absolue de démocratie à l’intérieur du réseau. C’est un service public, on devrait savoir un petit peu ce qui se passe, il ne s’agit quand même pas des sous-marins atomiques. Or le fonctionnement est totalement opaque et nous sommes dans l’impossibilité d’obtenir une information en notre titre de citoyens, de contributeurs via l’impôt et la cotisation annuelle de 22 euros et tout simplement d’usagers. À l’hôpital, dans les universités, dans les lycées il y a des usagers dans les instances de direction. On a mis un an à essayer de se faire accueillir. Et il n’y a pas de date pour la deuxième rencontre.

Entretien réalisé par LUDOVIC TOMAS
Janvier 2020

Photo Alain Milianti © Ludovic Tomas

La bibliothèque, un outil de socialisation
« Au départ, je voyais surtout la bibliothèque comme l’endroit où on peut emprunter des livres sur des étagères. Ce n’est qu’une partie du service rendu mais ce n’est pas le plus important. Le cœur battant d’une bibliothèque, c’est sa capacité à mettre en place des actions de médiation pour gagner les gens à la lecture. Car une chose est certaine : on ne naît pas lecteur, on le devient. On a besoin de manger donc on va chercher automatiquement tous les jours sa nourriture. Le rapport au livre est une pratique sociale plus complexe. Si on ne vous y aide pas, rares seront les gens qui d’eux-mêmes seront portés vers la lecture. Si les bibliothèques sont des lieux sociaux. C’est pour ça qu’il faut plutôt parler de lecture publique surtout si on est migrant, pauvre, famille isolée… Ces publics dits éloignés ont pour autant les mêmes droits que vous ou moi. Une attitude volontariste est donc nécessaire pour aller les chercher et les gagner parce qu’on s’aperçoit que même les gens les plus loin de la lecture, socialement ou sociologiquement, quand ils rentrent en contact avec une véritable activité de médiation, sont exactement comme les autres. Ils deviennent des lecteurs à leur rythme, à leur manière, avec leurs chemins de proximité. Le service rendu au public c’est ça, ce n’est pas entreposer des bouquins.

La bibliothèque est à peu près un des seuls lieux de sociabilisation où, dans le même espace, il y a des jeunes et des vieux, des femmes et des hommes, des riches et des pauvres (beaucoup de pauvres), des gens qui lisent des livres, d’autres le journal. Il devrait y en avoir une par arrondissement car cela permet une cohabitation possible entre les individus autrement que sur les modes marchand, consommateur et concurrent. Sauf qu’à Marseille depuis 25 ans, on a arrêté de réfléchir à comment on pourrait être ensemble. Pourtant ce n’est pas budgétivore, il faut juste en avoir le désir. »

Propos recueillis par LUDOVIC TOMAS
Janvier 2020

Les chiffres de la honte

Nombre de bibliothèques
Marseille : 8 ; Nice : 12 ; Lyon : 15 ; Toulouse : 21
Surface par habitant au m²
Marseille : 0,3, soit la moitié de la moyenne nationale ; Grenoble : 0,12 ; Bordeaux : 0,9 ; Lyon : 0,8
Prêts de livres par habitant en 2017
Moyenne nationale : 3,24
Marseille : 1,58, soit le plus faible des grandes villes
Taux d’inscrits actifs rapporté à la population globale
Moyenne nationale : 17%
Marseille : 7,7% ; Toulouse : 14,9% ; Lyon : 21,2%
Personnel équivalent temps plein pour 2000 habitants
Recommandation du Ministère : 1
Marseille : 0,69 ; Paris : 1,09 ; Toulouse : 1,82 ; Lyon : 1,86