"Nous ne pouvons plus supporter ce demi confinement qui s’éternise". Tribune d'Agnès Freschel

Marre de tout annuler

Tribune


Une fois de plus Zibeline prépare un numéro de reprise, et une fois de plus tout ce que les artistes ont répété, les conservateurs et curateurs rassemblé, tout ce qui a été longuement imaginé, ne verra pas le jour.

Jusqu’au mois de mars, une fois nos journées de travail achevées, pour ceux d’entre nous qui ne sont pas en chômage forcé, nous rentrerons nous plonger dans ces fenêtres/écrans qui nous offrent des succédanés de contact, des réalités diminuées. Certains d’entre nous retrouverons des foyers dangereux : les violences conjugales ont augmenté de 60%, celles sur les enfants, moins comptabilisables encore, ont explosé.

Nous ne pouvons plus « vivre » ainsi. Les êtres humains ont besoin de rencontrer l’autre, de le voir, d’échanger. Nous avons accepté, lors du premier confinement, que tout soit mis à l’arrêt pour préserver nos vies. Mais nous ne pouvons plus supporter ce demi confinement qui s’éternise et ne permet que de maintenir la vie des entreprises, la vie commerciale, nos vies de labeur, en nous privant de façon insensée de nos joies, spectacles, concerts, cinéma distancié, expositions et musées sécurisés.

Pas avant mars, dit notre nouvelle ministre de la Culture, visiblement désolée. Mais pourquoi ? Jusqu’à quand faudra-t-il rappeler que les flux dans les musées sont bien moins dangereux que ceux des centres commerciaux ? Que rire au cinéma est moins risqué que partager le corps du Christ dans une église ? Qu’aller dans un théâtre, assister à un spectacle de cirque sous chapiteau, en plein air, est nettement moins propice à la contagion, sinon de plaisir et d’intelligence, que d’embrasser son enfant qui rentre tous les jours du collège, où il fréquente, dans une petite salle mal chauffée et mal aérée, trente camarades, et une douzaine de professeurs successifs ? Faudra-t-il donc nous empêcher d’embrasser nos enfants, interdire leurs premiers baisers, la naissance de l’amour, les relations sexuelles, les coups de foudre ?

Monstres

La question de notre humanité est posée. Ceux qui nous gouvernent, après le désastre des masques, des tests, des vaccins, vont-ils continuer à ignorer ce qui constitue notre humanité, et nous préserve de la barbarie ? Alors que les répressions et les violences policières augmentent, les restrictions ineptes qui pèsent sur nos vies affectives et culturelles deviennent si inacceptables que nous les contournons. Privés d’activité nous nous pressons dans les queues effarantes des centres commerciaux, sur les chemins forestiers qui n’ont jamais vu autant de marcheurs démasqués. Nous croisons des joggers occasionnels, privés de salles de sport, qui postillonnent et crachent sur le sol. Nous nous perdons dans une surconsommation de culture virtuelle, prenant l’habitude de ces succédanés qui ne rémunèrent ni les artistes ni les auteurs et vont, s’ils remplacent le vivant, définitivement le tuer.

Plus grave encore, nous nous désintéressons de ceux qui meurent en Méditerranée. Enfermés nous nous refermons sur nous-mêmes, abandonnons nos luttes, privés de joie, de cette indispensable véhicule vers l’autre que sont les paroles artistiques, littéraires, musicales, la réflexion partagée, le débat.

Alors, à Zibeline, pour que chacun mesure ce que nous avons perdu en ce début d’année, nous avons décidé de vous montrer tout ce qui a été annulé, et était prévu pour que nous le partagions.

Nous nous retrouverons, si nous luttons ensemble pour ne pas devenir des monstres renfermés sur des plaisirs solitaires, que l’on nous impose, et qui nous empêchent de partager souffrances et joies de l’humanité. En ce mois de janvier, propice aux vœux, nous souhaitons simplement que cette année perdue ne soit pas suivie d’une trop longue convalescence. Au commencement était le Verbe, il reviendra.

AGNÈS FRESCHEL
Janvier 2021