Portrait d'Emmanuelle Tirmarche, de Manivette Records et Madame Moussu T à la ville

Manivette, une aventure indépendante ciotadenne

Portrait d'Emmanuelle Tirmarche, de Manivette Records et Madame Moussu T à la ville - Zibeline

Dans l’ombre de la tribu du Massilia Sound System, Emmanuelle Tirmarche se consacre depuis plus de vingt ans à la valorisation de la scène occitane. Portrait.

La Ciotat, son Vieux-Port, ses chantiers navals, ses calanques et son label musical. S’il ne figure pas encore sur les documents de l’office de tourisme, Manivette Records fait pourtant rayonner la cité devenue balnéaire sur bien des scènes françaises voire européennes. Sa fondatrice : Emmanuelle Tirmarche, que tout le monde appelle Manue (Maniveta en provençal). La Provence n’est pourtant pas vraiment dans son ADN. Picarde née dans l’Oise, département limitrophe avec l’Île-de-France, elle se forme à l’Institut des hautes études des communications sociales, à Bruxelles. C’est un stage prolongé en poste d’attachée de presse chez Bondage records, à Paris, qui la fera succomber au chant des cigales. « C’était la première fois que Bondage accueillait une stagiaire », se souvient-elle. C’est l’époque où le label indépendant porte des groupes emblématiques de la bouillonnante scène rock alternative française comme les Bérurier Noir, Ludwig von 88, les Satellites mais également Massilia Sound System qui sort son premier album au format CD en 1991.

Tombés amoureux à Paris

Cinq ans plus tard, Manue quitte la capitale pour Marseille -avant de s’installer à La Ciotat-, les yeux qui brillent et le cœur qui bat pour un certain Moussu T. « On est tombés amoureux à Paris. Comme c’était impossible de continuer comme ça, j’ai demandé à être licenciée. » Installée dans le Midi, c’est à la valorisation de la nouvelle scène occitane, au croisement des musiques traditionnelles et actuelles, qu’elle souhaite se consacrer en montant l’association MicMac. Gacha Empega, Nux Vomica, La Talvera, Dupain, Lo Còr de la Plana, Mauresca Fracàs Dub… De la Côte d’Azur au Tarn, c’est tout l’archipel musical d’héritage occitan que MicMac accompagne. Occitan mais toujours dans une démarche d’ouverture sur le monde, avec aussi des artistes comme Jagdish et Toko Blaze. « Tous des collègues et amis de Massilia Soud System. » Elle quitte l’aventure en 2004, en raison de « dissensions », sans imaginer qu’elle entreprendrait le grand saut.

Le grand saut

Le projet Moussu T e Lei Jovents est alors dans les tuyaux. « L’idée initiale était un trio mêlant le répertoire de la chanson marseillaise des années 30 aux musiques brésiliennes. Toutes les maisons de disque trouvaient ça super mais ne voulaient pas s’engager. » Toutes, à l’exception du Chant du monde, un label d’Harmonia Mundi, qui fait une proposition de licence, ce qui signifie qu’il fallait produire le disque et livrer le produit fini. « C’était un signe. Je ne pouvais pas m’arrêter là ! » Depuis, ce sont six albums de compositions, deux reprenant le répertoire de l’opérette marseillaise, un CD/DVD en concert, une compilation sortie en novembre dernier et une nouveauté à l’automne en ballade et en duo entre Moussu T et le guitariste Blu. En 2010, Manivette Records produit le premier disque en solo de Gigi de Nissa, chanteur de Nux Vomica. Elle convaincra ensuite Massilia Sound System, sans maison de disque ni album depuis 2007, de se remettre au turbin pour sortir l’opus des trente ans du groupe, sobrement intitulé Massilia.

100 disques vendus

« Ils ne pouvaient pas passer à côté de cet anniversaire… », souligne comme une évidence celle qui gère à présent le fond de catalogue du groupe. Puis paraîtront le livre de Camille Martel et le film de Christian Philibert sur l’une des plus emblématiques et indéboulonnables formations marseillaises avec IAM et Quartiers Nord. Car à côté du label, Emmanuelle Tirmarche créé les Éditions du Gabian, en charge des droits éditoriaux des productions du label, qui contribue à la notoriété des œuvres. Troisième volet du triptyque, l’association Salabrun pour la création et la diffusion des spectacles. Une petite entreprise qui ne connaît pas la crise, comme le chantait Bashung ? Manivette Records totalise près de 100 000 albums vendus. « Sur les quinze années d’existence, je n’ai été salariée que pendant deux ans. La crise du disque et le basculement vers le digital à partir de 2006 a provoqué une catastrophe au niveau financier pour les petites structures. Un disque coûte toujours aussi cher à fabriquer. La vente d’un CD rapporte 2 euros et le streaming 0,0001 euro. Ensuite, il faut reverser aux artistes. C’est Tatou (Moussu T, ndlr) qui ramène l’argent au foyer », conclut son épouse.

À la punk

Grâce à la combinaison des différentes activités et à une gestion rigoureuse, Manivette et consorts maintiennent l’équilibre. Sa condition de femme cheffe d’entreprise dans le milieu musical ? « Il a certainement fallu que je fasse davantage mes preuves sur le long terme mais j’ai été formée à l’école de l’indépendance où les filles avaient leur mot à dire. À la punk, quoi ! » Vivre avec un artiste qu’elle défend ? « On discute mais chacun laisse l’autre mener sa barque. » Une barque amarrée depuis 22 ans dans la même maison à La Ciotat, où deux enfants ont grandi. C’est peut-être avec la tribu Massilia qu’elle use surtout de son tact de facilitatrice du relationnel. « Ce n’est pas toujours facile à gérer. Ce sont tous des grandes gueules et il faut parfois s’imposer. Mais je les ai connus il y a très longtemps et il y a un respect mutuel. Le plus compliqué, maintenant qu’ils ont des projets parallèles, c’est de coordonner les plannings pour rassembler tout le monde. » Cet été, elle sera à l’œuvre pour une tournée particulière puisqu’elle rassemblera des membres de Massilia Sound System et les cousins toulousains Mouss et Hakim, piliers de Zebda et des Motivés. Le nom de cette rencontre de répertoires croisés : « Pas d’arrangements ». On s’en serait douté.

LUDOVIC TOMAS

Janvier 2020

Photo Emmanuelle Tirmarche©Manivette Records