Manifesta : ambition culturelle contre instrumentalisation politique à Marseille

Manifesta dans la nasse

Manifesta : ambition culturelle contre instrumentalisation politique à Marseille  - Zibeline

L’instrumentalisation politique de la biennale d’art contemporain compromet son élan, malgré l’ambition artistique manifeste de l’équipe.

Le 3 octobre l’inauguration de l’Espace Manifesta 13 sidérait l’ensemble des journalistes présents. Parce qu’ils y étaient venus chercher l’annonce d’un début de programme, des paroles d’artistes, ou du moins la confirmation du discours qu’ils entendent depuis des mois, sur l’importance pour les organisateurs de s’ancrer dans la ville, et de la bouleverser profondément grâce aux Traits d’union.s que les artistes peuvent faire surgir entre les habitants, le local et l’international, le réel, l’histoire et le rêve.

Le projet est toujours aussi beau, et l’ancien Espace Culture, repensé par les artistes Calla Henkel et Max Pitegoff, intègre les palissades qui obturaient l’accès au bâtiment emblématique de la Canebière. À l’intérieur, des surfaces réfléchissantes, élégantes et sobres, vont accueillir les conférences, puis la billetterie, d’un Manifesta 13 dont nous ne saurons rien de plus sinon qu’il semble en panne, figé dans l’attente des élections municipales à venir, sidéré par la catastrophe marseillaise dont personne ne parle, mais qui est dans l’esprit de tous. 

Car comment oublier qu’il y a moins d’un an 8 personnes mouraient à deux pas de la Canebière ? Que la capitale du Sud détient le record de France des logements insalubres et des arrêtés de péril, que les expulsions continuent partout, et que les punaises de lit envahissent la grande bibliothèque municipale qui fermait ses portes, à 50 m de là, au moment même où les élus inaugurait ce « nouvel espace », qui avait fermé par la volonté municipale et offrait depuis des mois aux tagueurs un support de choix au centre même de l’artère principale de Marseille ? 

Culturewashing

En 2014 la campagne municipale de Jean Claude Gaudin s’est largement appuyée sur « le succès de Marseille Provence 2013 » et il semble que nos édiles ont été convaincus d’accueillir Manifesta dans le but de renouveler la bonne affaire électorale. Las, des immeubles s’écroulent depuis, les rats et les punaises pullulent, et personne ne peut entendre sans frémir les élus se féliciter de la réhabilitation de(s) façade(s). 

Car est-il vraiment nécessaire de rappeler, comme le fait Marie-Hélène Féraud, conseillère municipale déléguée à l’art contemporain, que la Canebière fut « un triangle d’or bourgeois » dont il faut retrouver « l’attractivité », entre « les filières d’excellence que sont le Lycée Thiers et le Conservatoire » et la « diversité du marché de Noailles » ? L’art contemporain a-t-il vocation, comme le revendique Sabine Bernasconi, à exalter « l’esprit républicain » ? La déléguée à la Culture du Département 13, maire de 1er secteur de Marseille, conçoit l’art comme un « vecteur de requalification ». Mais une requalification qui permettrait de retrouver un « triangle d’or bourgeois » supposerait qu’on se débarrasse de la « diversité » de Noailles. Les immeubles effondrés, les rues barrées, les expulsions n’y suffisent-elles pas et faut-il encore que l’art contemporain se rallie à la chasse au pauvre ?

Croire au pouvoir de l’art

Hedwig Fijen, directrice de Manifesta, a entendu les critiques venues des acteurs culturels : elle s’exprime en français, a fait place aux artistes qui vivent ici, mis l’accent sur le Tiers Programme (actions culturelles) et le Parallèle 13 (appel à projets cofinancé par la Région). Il ne manquait au tableau que le Haut Patronage, symbolique, du Président de la République. Qui n’apporte pas d’argent supplémentaire et tient les engagements de l’État mais veut associer son nom à Manifesta 13. 

Patronage, d’en Haut, l’expression est si signifiante qu’elle ajoute encore à la sidération, comme si Marseille n’avait d’autre choix que de s’en remettre à la tutelle de l’État, ou d’être « requalifiée » par les élus mêmes qui l’ont laissée à l’abandon.

Il reste aux artistes, à l’équipe de Manifesta, à affirmer ce dont ils sont convaincus, mais qu’ils taisent, pris dans la nasse électorale : l’art n’est pas là pour réhabiliter, contribuer à l’attractivité, donner tribune aux politiques en campagne. L’art dérange, habilite l’incongru, transporte, décale, bouleverse. L’art est subversif, ou n’est pas. 

AGNÈS FRESCHEL
Octobre 2019

L’Espace Manifesta 13 a été inauguré le 3 octobre à Marseille

manifesta13.org 

Photo : Espace Manifesta13 © Ange Lorente/Ville-de-Marseille