Le mouvement citoyen faisant suite aux effondrements d’immeubles de Marseille ne se tarit pas

Mal logement, une révolte au long cours

Le mouvement citoyen faisant suite aux effondrements d’immeubles de Marseille ne se tarit pas - Zibeline

Après deux marches fédératrices et une troisième annoncée, le mouvement citoyen faisant suite aux effondrements d’immeubles au cœur de Marseille ne se tarit pas.

« 20 millions pour détruire la Plaine. Pas une thune pour sauver Noailles. À qui profite le crime ? ». La plus imposante des banderoles flottant sur l’impressionnant cortège du 14 novembre résonne comme une prise de conscience populaire inédite sur la réalité de la gestion de Marseille. Avec le sentiment largement partagé d’un tournant dans l’histoire récente de la ville et d’une fin de règne pathétique mais espérée par un nombre devenu visible et audible d’habitantes et d’habitants. « Lundi 5 novembre s’est réveillée une colère profonde, ancrée en nous depuis des décennies de mépris et d’abandon », explique Kevin Vacher, un des animateurs du Collectif Noailles en colère. Car le bilan tragique de huit morts dans la rue d’Aubagne a mis en lumière d’autres chiffres, ceux de la réalité accablante de la deuxième ville de France, confirmée par plusieurs rapports et expertises et qui révèlent l’inaction flagrante des pouvoirs publics depuis longtemps alertés, mairie en tête.

100 000 personnes vivent dans les logements insalubres, quand le nombre de logements potentiellement indignes est évalué à 40 000. 10% des logements insalubres de France sont concentrés à Marseille. Sans oublier les 12 à 15 000 personnes qui n’ont pas de toit et dont 25 sont mortes dans les rues de la ville en 2017. En face, un bilan aussi éhonté que dérisoire avec, en treize ans, seulement 35 millions d’euros consacrés à la lutte contre l’habitat indigne soit 2,7 millions annuels sur un budget d’environ 2 milliards.

Irresponsabilité partagée

À la décharge de Jean-Claude Gaudin, les responsabilités sont multiples avec notamment un État qui, par la baisse de ses dotations aux collectivités, a accompagné les politiques d’abandon. Ce n’est pas la suspension par Renaud Muselier de deux de ses vice-présidents, Arlette Fructus et Xavier Cachard, qui pourra faire oublier que le Conseil régional a coupé ses financements destinés à la lutte contre le mal-logement. Du côté de la Métropole, qui partage la compétence avec la ville, Martine Vassal tente de se dédouaner, annonçant préparer un plan contre l’habitat indigne.

Depuis le drame, la solidarité des habitants, des associations, des personnels de santé ne se dément pas. Le barreau de Marseille a mis en place un numéro vert pour accompagner et regrouper les démarches des sinistrés actuels et à venir. Car dans le même mouvement, les signalements pointent dans d’autres quartiers de la ville, avec des évacuations massives, laissant craindre une instrumentalisation du péril, pour mettre en œuvre un déplacement des populations les plus pauvres pour mener à bien des opérations immobilières dans le centre-ville que l’on sait dans la ligne de mire des promoteurs et grands groupes. « Certains, avocats, politiques, ont tenté de jeter l’opprobre sur notre colère, de diffuser de fausses rumeurs, de tourner autour des habitants tels des charognards », révèle le collectif reçu par la municipalité et la préfecture. « Grâce à notre mobilisation, nous sommes en train de pouvoir imposer que des mesures d’urgence soient prises. » Mais de nombreuses revendications restent en suspens comme la diffusion officielle de tous les documents permettant d’obtenir vérité et justice, ou encore la facilitation pour tous les évacués de l’accès au logement social ou au parc privé, y compris financièrement. La ville a en revanche donné des garanties sur la prise en charge des obsèques des victimes et du réameublement des sinistrés via des bons d’achat. « Mais ils refusent pour l’instant de parler du cœur du problème. Comment admettre que, depuis quinze ans, 48% des immeubles du quartier soient identifiées comme dégradés ou insalubres et que rien n’ait été fait ? ». Des questions qui trouveront, souhaitons-le, des réponses à l’issue des investigations de la brigade criminelle de la police judiciaire. Les services municipaux de l’urbanisme et de la prévention et la gestion des risques, le bailleur Marseille Habitat, deux élus, une dizaine de propriétaires du numéro 65 de la rue d’Aubagne et huit experts concernés ont d’ores et déjà été visés par des perquisitions. De son côté, le Syndicat des avocats de France travaille sur d’éventuelles poursuites à mener.

Appelé à se structurer et s’élargir, le collectif du 5 novembre vise un combat plus vaste contre le mal-logement, la spéculation immobilière et son corollaire, la chasse aux pauvres, en y opposant la réquisition des logements vides, au nombre de 67 000 à Marseille. « Il est urgent que tous nos quartiers s’unissent et portent ensemble la même colère. » La mémoire de Simona, Niasse, Fabien, Julien, Taher, Sherif, Marie, Ouloume mérite un tel combat.

LUDOVIC TOMAS
Novembre 2018

Photo : Collage sur le mur de La Plaine -c- Gaëlle Cloarec