Demos, ethnos ou plebs : le peuple en questions aux Rencontres d'Averroès 2019

Mais qui est donc le peuple ?

• 16 novembre 2019 •

Nos pages ouvertes aux jeunes !

Depuis plusieurs semaines Zibeline a le plaisir d’accueillir 5 étudiants de Sciences-Po Aix en Master 2 de journalisme.

En collaboration avec la rédaction, ils ont écrit et maquetté les pages qui annoncent les Rencontres d’Averroès 2019 et donnent un éclairage sur sa thématique, Fin(s) de la démocratie.

Démocratie, Peuple, Liberté, Engagement politique sur notre rive et tout autour de la Méditerranée : des problématiques brûlantes pour qui se destine au métier de journaliste, mais aussi pour les classes de Lycées et Collèges marseillais dans lesquels les étudiants nous accompagnent pour des interventions d’éducation à l’information et aux médias tout au long du mois de novembre.

Vous retrouverez les articles des étudiants distribués chaque jour durant les Rencontres d’Averroès à La Criée : écrits et imprimés à chaud chaque soir !

Ceux des lycéens et des collégiens, écrits à l’issue des Rencontres d’Averroès, seront publiés dans nos prochaines éditions, et sur journalzibeline.fr.

La rédaction


Demos, ethnos ou plebs : à quoi correspond aujourd’hui le mot « peuple » ? À l’occasion de la troisième table ronde, questionnons-nous sur sa signification.

Polysémique, le mot « peuple » glisse facilement d’une signification à une autre dans le langage commun. Mais qui désigne-t-il ? Est-il d’ailleurs possible de parler d’un seul peuple ? Qui représente-t-il et qui ne représente-t-il pas ? Si intellectuels et politiques se réfugient souvent derrière ce terme à plusieurs usages, il est parfois difficile de comprendre qui il désigne réellement…

Le peuple, le demos ?

Selon la définition du Larousse 2019, « peuple » désigne un « ensemble de personnes vivant en société sur un même territoire et unies par des liens culturels, des institutions politiques ». Ici, le peuple fait donc référence à la nation, l’ensemble des habitants vivant dans un même État. C’est ce que les grecs anciens désignent comme le démos -l’ensemble des citoyens. C’est aussi l’interprétation que l’on peut voir dans le préambule de la constitution française de 1958 qui commence avec « le peuple français », ainsi que derrière le principe de la Ve République « le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple ».

Mais rassembler des individus sur un même territoire suffit-il à constituer un même peuple, un seul groupe politique ? Pour Albert Ogien, philosophe et directeur de recherche au CNRS, « l’existence d’un peuple en France c’est de la fiction. Pour qu’on qualifie un peuple il faut une liste de caractéristiques propres à ces personnes. Il faudrait avoir de l’unité. » Regrouper toute une population sous la notion de peuple parce qu’elle habite le même territoire tend à ignorer leur place dans la société, leur condition matérielle, et les divergences politiques de chacun et chacune.

Le peuple, l’ethnos ?

Mais alors, de quelle unité peut-on parler pour désigner un peuple ? Les grecs anciens, qui utilisent plusieurs nuances pour décrire le peuple, parlent aussi d’ethnos : l’idée qu’un ensemble de personnes peuvent constituer un peuple car elles partagent une culture commune. C’est une notion que l’on retrouve beaucoup chez l’extrême droite ces dernières années. En 2017 par exemple, lors des élections présidentielles, Marine le Pen se présente comme la « voix du peuple ». Ici, le mot « peuple » désigne en fait un groupe ethnique, une catégorie de gens qui partagent des caractéristiques communes liées à l’histoire et aux traditions françaises. Cette défense du peuple par l’extrême droite c’est « l’idéalisation d’une nation française qui serait actuellement menacée et qu’il faut défendre. Historiquement, c’est une proposition politique de tous les régimes fascistes » explique Albert Ogien.

On peut aussi retrouver cette dimension culturelle de l’ethnos d’une autre façon. Alfio Mastropaolo, philosophe et professeur à l’université de Turin, constate par exemple que, même si l’Italie est un « pays pluriel » avec des régions très diversifiées, un peuple uni peut tout de même se former autour du partage d’une culture nationale. Il explique : « Quand il y a eu le championnat de football, on était une nation, on était un peuple. En 2011 aussi c’était frappant, on a fêté les 150 ans de l’unité italienne. C’était impressionnant, dans la rue il y avait des gens qui célébraient avec leurs petits drapeaux italiens. Parce qu’il y avait un Président de la République qui a réussi à représenter cette unité. » Ainsi, selon lui, « le peuple se forme selon les contingences, les circonstances politiques. »

Le peuple, la plebs ?

Du côté de la Rome antique, le peuple se retrouve divisé en plusieurs catégories, les patriciens, du latin patricius, qui de par leur naissance appartiennent à la classe supérieure, et détiennent le pouvoir démocratique, et les plébéiens, du latin plebs, ceux qui n’appartiennent pas aux grandes familles, généralement les classes les plus pauvres. On retrouve cette opposition dans certains discours politiques aujourd’hui en France : le « peuple » et les partis dits « populistes » sont souvent évoqués en opposition aux « élites politiques ». « Le peuple par excellence c’est le prolétariat dont sont exclus les bourgeois » explique Déborah Cohen au micro de RFI. À travers cette vision, l’utilisation du mot peuple prend souvent une connotation négative, il désigne la plèbe, la « populace », les classes populaires les plus pauvres. En d’autres termes, « le peuple est défini par le mépris des grands » disait Rousseau, comme le rappelle Gérard Bras dans un entretien pour Le Monde. Cette vision est aussi renforcée par l’utilisation du mot « populisme » qui suggère que le peuple est ignorant, et soit xénophobe, soit fortement « anti-élite », que son vote est marginal et choisi par protestation plutôt que réelles revendications politiques.

Renversant cette connotation de « plèbe », il arrive aussi que des groupes se réapproprient l’appellation de « peuple ». Par exemple, lors des manifestations des gilets jaunes ces derniers mois en France, le mot tenait une place importante dans les slogans : « Macron t’es foutu, le peuple est dans la rue », « la révolte du peuple », « le peuple c’est nous »… Cette vision du peuple comme d’une classe sociale populaire est donc parfois même revendiquée. Ici le mot « peuple » devient un symbole d’unité et de solidarité, il démontre qu’un peuple peut se constituer autour de ce qui est vécu comme une injustice et s’unir autour de revendications sociales.

Et donc, qui est le peuple ?

Comme l’explique Alfio Mastropaolo, « aujourd’hui le peuple, c’est quelque chose d’extrêmement vague. Chacun fabrique un peuple selon ses objectifs politiques, donc il y a de tout là-dedans. C’est la chose la plus simple qu’on puisse dire, “ vous ne représentez pas le peuple, c’est moi qui le représente ” ». Alors qu’à l’origine le mot « peuple », que ce soit chez les grecs anciens ou dans la Rome antique, comprenait plusieurs nuances, aujourd’hui en France il n’existe qu’un terme polysémique regroupant, comme on l’a vu, plusieurs significations. En politique c’est presque devenu un concept pratique qui illustre plusieurs usages, sans que ses utilisateurs ne soient vraiment explicites sur l’usage qu’ils en font. Alors, au final, si le mot « peuple » est aujourd’hui si galvaudé et difficile à définir, ne devrait-on pas arrêter de l’utiliser ?

ALBANE THIROUARD
Novembre 2019

Table ronde « Quelle place pour le peuple en démocratie ? », le samedi 16 novembre à 15h. Animée par Fabien Escalona de Médiapart. Intervenants : Déborah Cohen, historienne, maîtresse de conférence, université de Rouen ; Chaymaa Hassabo, anthropologue ; Alfio Mastropaolo, philosophe, professeur, université de Turin ; Albert Ogien, philosophe, directeur de recherche au CNRS


La Criée
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