Arrêt des tournages : interview de Laurent Lafran, chef opérateur du son

Ma richesse, c’est le temps…Vu par Zibeline

Arrêt des tournages : interview de Laurent Lafran, chef opérateur du son - Zibeline

Laurent Lafran est chef opérateur du son. Zibeline a voulu savoir comment il travaille et comment il a vécu l’arrêt des tournages et le confinement.

À son actif plus de cinquante films dont vingt avec Robert Guédiguian, les autres signés entre autres par Philippe Faucon, Jean Pierre Améris, Karim Dridi, Elia Suleiman, Jean-Louis Comolli, Abraham Segal… Est-ce parce que ses initiales lui donnent deux L que Laurent Lafran paraît si libre ?

Zibeline : Comment êtes-vous devenu ingénieur du son ?

Laurent Lafran : J’ai eu mes premiers contacts en 1978, à 16 ans, et j’ai commencé travailler en 1984. Cela fait 36 ans. J’ai commencé à bricoler le son dès 11/12 ans. Beaucoup de métiers de passion démarrent très tôt, demandant une vraie motivation. On les fait parce qu’on a envie sans se demander si c’est possible ou pas. J’ai supporté l’école jusqu’à l’obtention d’un DUT d’électronique, puis, plus tard, j’ai fait un master de réalisation qui m’a remis dans l’écriture et la pensée. Et c’est à partir de rencontres qu’on se donne le maximum de chances. Les gens qui voient votre motivation ont envie de vous faire travailler.

Pourriez- vous nous préciser en quoi consiste exactement ce métier ?

Ingénieur du son est une mauvaise traduction de l’anglais « Sound engeneer ». La vraie appellation est chef opérateur du son. Le travail du son sur un film, c’est un peu comme la cuisine. Il faut aller cueillir, rapporter les meilleurs produits pour la préparation du repas. Donc 3 étapes : cueillette / collecte ; préparation et cuisson finale / service (la projection dans notre métier). Le meilleur travail, s’il est mal servi, ne sera pas valorisé à son niveau. Je travaille moi dans la 1re étape, la prise de son tournage, sachant que les 2 étapes suivantes sont la post-production, dont les grandes parties sont le montage du son, le nettoyage, les ajouts de sons complémentaires et d’effets spéciaux et le mixage, mélange final pour faire accoucher le film. Se greffent des étapes corollaires qui sont les bruitages, la postsynchronisation, les enregistrements de musique, si musique originale. Mon travail se passe sur le terrain avec les acteurs, avec la réalité du terrain, y compris ses aléas ; je dois rapporter le meilleur matériau pour la postproduction ; les voix des acteurs, tous les sons directs, enregistrés pendant le filmage ainsi que les sons complémentaires, d’ambiance etc. J’ai vraiment plaisir à ne pas travailler sur la suite, cela m’oblige à fournir le meilleur matériau

Vous parliez de rencontres. Quelles sont celles qui vous ont particulièrement marqué ?

J’ai eu beaucoup de chance. J’ai pu côtoyer au quotidien des gens comme Stéphane Hessel, Raymond Aubrac, Yasser Arafat, Raymond Badinter, Élisabeth Roudinesco, Pierre Vidal-Naquet et j’en passe. Le plus grand souvenir que j’en garde, c’est leur engagement intellectuel et politique, engagement qui est en train de se perdre. Lorsqu’Edgar Morin aura disparu, il ne restera plus grand-chose de ces gens qui ont vécu à la fois la pensée, l’engagement politique et la résistance. Michel Piccoli vient de partir. On dit que lorsqu’un homme meurt, c’est une bibliothèque qui s’en va… Les gens comme Michel Piccoli ne sont pas seulement de grands acteurs mais de grands penseurs engagés. J’ai fait avec lui mon premier long métrage entier, en 1991, Les Equilibristes de Nikos Papatakis. On a passé 4 mois ensemble et j’ai un grand souvenir de cet homme, de sa simplicité, de son immense autonomie, de sa relation aux jeunes. Quelqu’un qui ne portait jamais sur lui la trace de son expérience, ouvert aux autres et les aidant. J’ai aussi travaillé avec Michel Bouquet, un très grand acteur aussi dans un autre registre. Ces gens-là -et c’est un des grands plaisirs de notre métier- recèlent dans leur voix leur biographie. Ces voix sont des voix qu’on reconnait entre mille.

Et il y a aussi les rencontres avec des cinéastes….

Bien sûr… et ceux qui m’ont amené au métier. Vivant en banlieue marseillaise, personne dans ma famille n’avait la moindre accointance avec le milieu du cinéma. Ma seule relation au cinéma était La Séquence du spectateur, animée par Pierre Tchernia ! Et aussi Marcel Pagnol, puisque j’habitais sur les contreforts du Garlaban. Mon terrain de jeux était celui de Pagnol. Et dans mon enfance, j’ai eu la chance de rencontrer Marius Broquier, le « maçon » qui a construit la maison du village de Regain en 1937 ou Charles Moulin, le berger dans La Femme du boulanger. Ces petites rencontres font que tout ce qui nous semble loin est palpable. Cela donne espoir quand on veut faire un métier qui est éloigné de nous. Plus tard, j’ai rencontré Lucien Bertolina qui m’a accueilli au GMEM et connecté au milieu. J’ai aussi pu faire un stage de fin d’études avec Pierre Schaeffer, le père de l’électro acoustique. En 1984, j’ai rencontré Malek Hamzaoui qui m’a beaucoup aidé dans ce métier Et en 1989, Robert Guédiguian avec qui je fais son vingtième film. J’ai travaillé aussi avec Philippe Faucon, Jean Pierre Améris, Karim Dridi, Elia Suleiman, Jean-Louis Comolli, Abraham Segal, Alain Tasma. Beaucoup de gens avec des caractères très différents qui m ont beaucoup apporté dans ma pratique. Car ce n’est pas qu’une pratique technique. La technique doit être maîtrisée au mieux pour laisser la place à la pensée et à la relation au metteur en scène, aux acteurs et au film ; une pratique très physique puisqu’on travaille avec les éléments du dehors.

À l’annonce du confinement à partir du 16 mars, où étiez- vous et comment avez-vous réagi ?

On était à Saint-Louis du Sénégal en 3e semaine de tournage du nouveau film de Robert Guédiguian, un film d’époque censé se passer au Mali – pays où ce n’est pas évident de tourner-, sous la mandature de Modibo Keita entre 1960 et 1967. Période où arrivaient au Mali une tentative d’expérience socialiste qui tendait à une égalité pour sortir des systèmes ancestraux, et des musiques extra-africaines venant d’Amérique et de France, rock et yéyé. Parallèlement à ce mouvement socialiste qui tendait à une égalité pour sortir des systèmes ancestraux, s’est créé un mouvement où la vie changeait, où la jeunesse se libérait. Le tournage avait commencé à Podor à la frontière mauritanienne, puis à Thiès près de Dakar. On allait démarrer notre tournage à Saint-Louis lorsque, pendant le week-end, la nouvelle à laquelle on ne s’attendait pas est tombée. Très rapidement, le Sénégal a suivi les directives prises par la France. La production a bien tenté de voir si on pouvait continuer le tournage d’une autre façon sur la zone de Saint-Louis mais évidemment ça a été refusé. Toute l’équipe est donc repartie sur Thiès. Il fallait pour certains d’entre nous remballer le matériel puis attendre trois quatre jours pour avoir un avion.

Entre nous, on peut rire en douce des « ambassades qui s’occupent du rapatriement des ressortissants » : pour notre part, on n’a eu pratiquement aucune aide de l’ambassade qui s’est contentée de lister les vols en partance et de conseiller aux gens de se rapprocher des compagnies aériennes. Pour l’anecdote : deux ou trois semaines après mon retour, les services de l’Ambassade ignoraient qu’on était arrivés en France et me signalaient par mail qu’il y avait un avion prêt à partir !

C’est parce qu’on avait la chance d’appartenir à une équipe, de bénéficier d’une logistique et de l’aide efficace d’une agence de voyage que ça ne s’est pas trop mal passé. Lucas Vigne de Turquoise Voyages s’est démené pour trouver un avion dans la désorganisation ambiante. Et on est rentré le 21 mars.

Et le matériel ?

Entretemps le matériel, comme à l’aller, a été conditionné en container pour partir en bateau et celui concernant l’image et le son a été affrété par avion. Ça s’est réglé assez facilement. Mais le départ a été épique. On se sentait abandonnés, on croisait des gens qui venaient d’autres pays et se sentaient très seuls. On nous a fait remplir des formulaires permettant, en cas de maladie, de contacter tous les passagers de l’avion, qui naturellement était plein. Pas de distanciation possible ! Malek a d’ailleurs contracté le virus et moi-même j’ai été touché. Pas de détresse respiratoire mais une perte du goût et de l’odorat durant plus d’une semaine. Curieusement, à notre arrivée à l’aéroport, personne ne nous a demandé nos documents, ni pris notre température. On a dormi à l’hôtel puis on a été entassés dans un TGV direction Marseille. Une rame était condamnée : elle a été ouverte après le départ du train.

Vous vous êtes donc mis en quarantaine en arrivant ?

Oui. Avec mon épouse. Je suis resté 10 jours à Marseille puis j’ai obtenu un certificat pour aller travailler dans mon autre maison des Pyrénées Orientales, loin de la politique marseillaise. J’ai franchi des barrages virtuels allant de Marseille à Prades sans rencontrer personne !

Comment cela se passe-t-il financièrement pour les techniciens ?

Tous ceux qui étaient sous contrat en France, comme moi, ont été mis en chômage partiel. En matière de logistique, les productions n’étaient pas assurées pour une pandémie ! L’assurance chômage a pris le relai pour le personnel.

Jusqu’à quelle date courait votre contrat ?

Pour moi, jusqu’au 24 avril. Mais j’ai un camarade qui l’a fini hier.

Et maintenant ?

Maintenant on est au chômage « pur ». Un chômage forcé. Je sais qu’il y a quelques productions qui vont reprendre. Comment ? Je ne sais pas ! Les nouvelles réglementations sanitaires semblent peu adaptées à nos modes de travail dans le cinéma où on peut être nombreux dans la même pièce et où les objets passent de main en main ! Ce qui va reprendre ce sont les émissions régulières, les séries régulières en cours mais je ne crois pas que beaucoup de projets démarrent avant l’automne ou l’hiver. C’est très grave pour l’audiovisuel mais bien moins que pour nos camarades du spectacle vivant pour lesquels la saison d’été est primordiale dans l’occupation de l’année. Certains vont perdre 6 voire 18 mois ! S’ils n’obtiennent pas un aménagement pour le calcul de leurs droits, ça va être une hécatombe !

Qu’en est-il pour les techniciens sénégalais qui travaillaient sur le tournage ?

C’est sûrement plus difficile pour eux. Mais je crois que la production avait souscrit une assurance conseillée pour les tournages en Afrique et qu’ils auront des indemnisations. Je l’espère.

On le sait un film est une aventure collective : avez-vous gardé le contact entre vous pendant ce long confinement ?

Vous savez, une équipe de tournage, c’est comme un équipage de bateau. Il quitte le port, prend la même mer, animé de la même passion, assure au mieux la traversée, mais revenu à terre chaque membre part de son côté. Pendant un tournage, on ne peut rien faire ! Alors quand il est fini, on reprend contact avec le réel comme avec la terre ferme. Pour moi, c’est rénover une maison. Travailler le geste des Anciens. Pierre, bois, fer. Rencontrer d’autres personnes.

Je suis par ailleurs très occupé par les Ciné-Rencontres de Prades. On a des réunions téléphoniques hebdomadaires, dont le caractère acousmatique s’est révélé très efficace !

Mais comment vos Rencontres pourront-elles se faire ?

Bien sûr, les règles de distanciation vont rendre impossible les projections en salle. Mais les Rencontres auront lieu ! On a imaginé 5 ou 6 séances de ciné plein air -le ciné plein air pour un festival d’été m’a toujours paru une évidence. Chaque soirée aura sa thématique : courts-métrages, musique et cinéma, hommage à Piccoli…

Donc vous ne perdez pas courage et conservez votre énergie !

Oh ! Je suis un vieil intermittent qui a eu le bonheur de travailler régulièrement et qui a vécu comme un paysan. Qui a choisi de ne pas adapter ses dépenses à ses revenus mais ses dépenses à ses besoins. Besoins limités, de façon que ma liberté reste possible dans la durée et que ma richesse soit le temps. Donc dans cette période compliquée, j’ai la chance d’avoir du temps sans que ça m’handicape trop, ce qui n’est pas le cas pour tout le monde, notamment pour mes camarades parisiens. On ne peut pas comparer un intermittent de 57 ans et un intermittent de 25 ans ! Mon temps, je le consacre aussi au partage, à l’enseignement que je pratique depuis plus de 30 ans. Je me sens, en toute modestie, comme « un enseignant-chercheur ». Je n’ai jamais dissocié ma pratique de la réflexion. Et la pédagogie permet d’articuler les deux.

Propos recueillis par ANNIE GAVA ET ÉLISE PADOVANI
Mai 2020

Photographie : Laurent Lafran © LL