Entretien au long cours avec Jean-Michel Bertrand, réalisateur de Marche avec les loups

Loup, y-es-tu ?Vu par Zibeline

Entretien au long cours avec Jean-Michel Bertrand, réalisateur de Marche avec les loups - Zibeline

Depuis que le loup repeuple la France, les tensions sont vives entre les « pro » et les « anti ». Le réalisateur Jean-Michel Bertrand s’est penché sur l’animal et sa cohabitation avec les éleveurs d’ovins. Certaines projections de son film Marche avec les loups ont été bousculées, les menaces fusent au mépris de la liberté d’expression. Entretien au long cours avec un homme qui invite à nuancer notre rapport aux grands prédateurs, voire à s’en inspirer.

Zibeline : Zibeline est un journal culturel, qui aborde aussi des sujets de société : nous voudrions évoquer avec vous la réception de votre film Marche avec les loups. J’ai cru comprendre que vous avez été pas mal secoué, avec des menaces de mort. Comment expliquez-vous qu’un film qui n’est pas particulièrement polémique soit reçu ainsi ? La question du loup est exacerbée à ce point ?

Jean-Michel Bertrand : Oui, elle est vraiment exacerbée, mais par une minorité active, bien identifiée. Il s’agit de milieux syndicalistes agricoles, la FNSEA, le Syndicat des Jeunes Agriculteurs, très radicaux, habitués à mettre un petit peu les politiques à genoux à travers des actions sur les Préfectures et autres. Ils ont l’oreille des Préfets et de nombreux élus locaux.

Le film a très bien marché auprès du grand public. Et j’ai l’occasion de rencontrer soit au travers des séances, soit sur le terrain, des éleveurs et des bergers qui sont beaucoup plus modérés. Ils sont embêtés par le loup, c’est une évidence : il a complètement changé leur vie. Pendant 80 ans, il y a eu une parenthèse sans grands prédateurs. La filière ovine était économiquement précaire, avec notamment l’importation de viande d’agneau de Nouvelle-Zélande, qui bénéficiait de droits de douane très avantageux, suite à l’affaire du Rainbow Warrior1. Le loup a été la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Mais ses dégâts sont largement rééquilibrés par les aides de la PAC2.

L’été dernier, j’ai séjourné dans le Champsaur. Une attaque venait d’avoir lieu, l’éleveur, encore sous le choc, déclarait haut et fort qu’il ne demanderait pas les indemnités, parce que pour lui c’était une façon d’accepter la présence du loup.

Ne vous inquiétez pas, il les a prises ! C’est l’instrumentalisation du loup qui est choquante, là où il faudrait garder du bon sens. Le fait qu’on indemnise pour les brebis tuées ne rattrape pas toute la perte : les éleveurs sélectionnent génétiquement leurs animaux sur des années. Ce travail est perdu, là-dessus ils ont raison, il ne faut pas dire « ils sont remboursés, donc on s’en fout ».

Sans parler de l’aspect psychologique. Perdre ses bêtes est dur.

Oui, mais le côté psychologique, je commence à en avoir assez. Prenez ce qu’on appelle le surplus killing, ou over killing3 : tous les canidés, loups, renards, coyotes ont ça en eux ; quand les proies courent partout, paniquent, il leur arrive de tuer à vue, bien plus qu’ils ne pourraient manger. Je suis fils d’assureur et j’ai toujours vécu dans les Alpes. Toute mon enfance, dans le Champsaur, j’ai entendu parler de ce type d’attaque de troupeaux par des chiens errants. Même si ils faisaient beaucoup de dégâts, ils n’impliquaient pas le même rejet.

Et à l’époque, pas de journaliste pour en parler ! Il y a une victimisation clairement politique et médiatique, vis à vis des animaux sauvages. J’aime bien Élise Lucet, mais son émission sur les ours des Pyrénées en est un bon exemple. Cela représente 400 brebis par an, par rapport aux 12 000 pertes déclarées dans les Alpes, ce n’est rien ! Or dans Envoyé spécial, la première image est celle d’une bergère en larmes. Je ne parle pas de minimiser le choc, mais présenter la question comme ça au grand public, c’est de l’instrumentalisation.

Lors d’une séance dernièrement, à La Mure (38, ndlr), les Jeunes Agriculteurs, les complotistes étaient là, ils avaient décidé de mettre le bazar. Et comme par hasard, une jeune femme était venue du Vercors pour pleurer ses chevaux perdus. Les attaques de loups sont très rares sur les équins. En fait ils étaient dans un endroit pas possible, loin de tout, en plein hiver ! Il y a eu une attaque avérée, mais la cause principale de décès c’est le dérochement. Comme pour les troupeaux d’ovins : ils ont peur, ils courent, ils tombent d’une hauteur, ils meurent. C’est ce qu’il s’est passé avec ce fameux troupeau décimé dans le Champsaur. Il était sans surveillance, l’éleveur a mis trois jours avant de s’en rendre compte, il a accusé le loup, mais ils ont sauté à cause de l’orage. Quand il a fait son mea culpa, l’information avait déjà circulé, même le journaliste de Libération n’est pas allé vérifier le constat des agents du Parc des Écrins. Un de mes copains, qui travaille dans le Valgaudemar, en a marre. Il me dit : « moi j’ai les chiens, les parcs etc., eux, ils ne font rien, et quand leurs brebis dérochent, ils se font indemniser ».

Les réactions vives semblent basées sur des mécompréhensions. On le voit dans votre film, le loup s’approche des hommes, traverse des autoroutes, parce que c’est le mode de dissémination de l’espèce, les jeunes cherchent de nouveaux territoires pour fonder leur propre meute. Ce qui m’intéresse, c’est la façon dont l’humain réagit à cela. Évidemment, il y a toute la mythologie sur les loups, et puis bien sûr s’ils s’attaquent à d’aussi gros animaux qu’un cheval, certains peuvent avoir peur qu’ils n’emportent les enfants, comme dans les contes. J’aurais bien aimé vous entendre là-dessus, car le débat semble en effet politisé, et médiatisé, mais aussi hystérisé.

Complètement. C’est un animal qui n’attaque pas l’homme. Chaque année on a des procès-verbaux en Sibérie, en Amérique du Nord : une vingtaine de personnes par an, tuées par des grizzlis ou des ours blancs. C’est factuel. Pour les loups, on attend toujours le procès-verbal. La croyance au grand méchant loup est un fantasme de notre inconscient collectif.

En dehors de cela, il y a deux types de réactions, chez les personnes qui sont réellement confrontées à lui, principalement les éleveurs et les bergers. La minorité que nous avons évoquée, et puis les autres, qui sont dans la même difficulté, qui subissent les attaques, mais essaient de trouver des solutions, acceptent la cohabitation, acceptent de partager les territoires. Il faut trouver des parades. Aucune règle ne fonctionne à 100%, mais des choix sont à faire en s’adaptant à chaque terrain. Une présence permanente, parquer les troupeaux la nuit, des patous4… D’une manière générale, mettre une meute de chiens face à une meute de loups, ça donne de très bons résultats. Pas de victimisation, pas de pleurs devant les caméras, juste un autre esprit, qui permet d’aller de l’avant. Ils se disent qu’ils n’ont pas le choix de toute façon : les loups sont là et ils ne partiront pas.

En effet, ils sont protégés depuis 1993 par un arrêté ministériel, et vont rester !

Les loups sont de plus en plus nombreux car ils sont en phase de réinstallation en France. Mais il s’agit d’une espèce qui s’auto-régule ; s’ils se multiplient trop, ils consommeront trop de proies et n’auront plus assez à manger. Comme l’aigle royal (ndlr : Jean-Michel Bertrand a réalisé en 2010 un film documentaire sur ces oiseaux, Vertige d’une rencontre). Ces derniers ont été protégés dans les années 1970 car ils étaient rarissimes : aujourd’hui toutes leurs aires sont occupées à nouveau. Depuis 15 ans, il y a un couple sur chaque sommet alpin. Leur territoire fait 80 km2, et ça s’est stabilisé. Il n’y a plus de place, ce sont eux qui font le ménage. Les loups feront pareil, les renards aussi. Le jour où l’on comprendra cela, on aura fait un grand pas. Au lieu de pratiquer ces tirs de prélèvement, qui ne servent strictement à rien, sauf à déstabiliser les meutes et à créer des problèmes supplémentaires avec les loups dispersés.

Pensez-vous que l’on va pouvoir trouver un peu de raison, que tout cela va se tasser ?

L’homme occidental, blanc, conquérant, a cette idée d’une nature à la demande, qu’il « gère ». On se retrouve avec des ongulés et des sangliers à profusion, favorisés par les chasseurs, mais on ne veut pas des grands prédateurs ! Ça n’existe pas dans la vraie vie : si vous avez des proies, vous avez des prédateurs. Ce n’est pas facile à comprendre. Moi je l’ai réalisé en Mongolie, où j’ai passé un an et demi pour filmer les nomades, quand je faisais des documentaires ethnologiques. Là-bas, il y a un habitant au kilomètre carré, et des dizaines de milliers de loups. C’est normal dans ce contexte qu’un type tire avec son fusil pour leur signifier que son troupeau, ce n’est pas le Super U du coin. C’est de la légitime défense. Ils ont leurs chiens de protection, sélectionnés depuis des siècles. Mais ça n’a pas cet aspect de diabolisation de l’animal sauvage. Quand survient une attaque, c’est un problème parmi d’autres, comme un coup de foudre, la maladie, le froid. Moi ce qui me choque, c’est qu’on est complètement hors-sol, on ne comprend rien à la nature, on est persuadés qu’il faut réguler les espèces.

Je me rappelle avoir vu le « Front de libération du Champsaur », des gens armés et cagoulés, dans une vidéo diffusée en août 2019, qui avaient annoncé leur volonté « d’entrer en action contre le loup dans les Hautes-Alpes ».

En effet. Tout le monde les connaît mais ils ne sont pas interpellés. Allez vous balader avec une cagoule et un flingue dans le 93 et vous verrez ce qu’il se passe ! Mais pas eux ! Il y a des zones de non-droit dans les campagnes, pour acheter la paix sociale. Quand on a réintroduit l’ours dans les Pyrénées -le loup, lui, contrairement à ce que disent les complotistes, est revenu naturellement, par l’Italie-, des éleveurs arrêtaient les voitures pour voir s’il n’y avait pas l’ours dedans ! Si quelqu’un essaie d’arrêter des voitures comme ça, ailleurs dans le pays, combien de temps il va rester sur la route ? Il y a une tolérance pour ces gens, qui sont une poignée, je le répète : il ne faut pas stigmatiser tous les éleveurs. Malheureusement, ils ont l’oreille des politiques.

En février dernier, le Président du Conseil départemental des Hautes-Alpes, Jean-Marie Bernard, a offert une queue de loup, espèce protégée, à la Préfète Cécile Bigot-Dekeyzer, lors de sa cérémonie de départ. Un cadeau illégal. D’ailleurs la FNE a immédiatement dénoncé cette « mascarade injurieuse » pour les efforts de dialogue menés depuis des années.

Cette queue de loup, c’est un scandale. Cela montre bien où on en est encore dans les Alpes. Avant que mon film ne sorte, le vice-président du Conseil départemental chargé de l’Agriculture disait que c’était une honte. Il ne l’avait même pas vu. Or j’essaie justement d’apporter de la nuance. C’est un film très doux, mais ça leur suffit pour s’exciter. Que les projections soient bousculées… c’est toxique. Ces gens-là portent le discrédit sur leur profession.

Nous sommes le pays où il y a le plus d’aides à la protection des troupeaux. C’est fait pour que les éleveurs puissent tenir et trouvent un équilibre. On paie les patous, les croquettes, les parcs électriques, on fait construire des cabanes… Le Parc national des Écrins est en train de devenir un parc à brebis. Il y en a 55 000 ! 80% du salaire des agents, entre juin et octobre, sert à soutenir les éleveurs, alors que leur boulot au départ, c’est de préserver la biodiversité, dans un endroit de protection des espèces.  La Région Paca est celle où il y a le plus d’éleveurs qui se lancent, et ils vous disent « on va disparaître, le loup compte plus que nous ». Il ne compte pas plus que vous, c’est vous qui vous victimisez. Le métier de berger a été revalorisé depuis l’arrivée du loup il y a 15 ans, il y en a des centaines en plus, alors qu’ils avaient presque disparu des alpages. Je suis un peu radical mais j’en ai marre, je me suis tellement fait agresser par ces gens-là. Les régions désertées, où il y a le moins d’installations de jeunes, c’est en Bretagne, où il n’y a pas de loup !

Vous croyez qu’il va y arriver ?

C’est sûr !

Le fait qu’un gros prédateur comme le loup se soit réinstallé sur notre territoire, c’est aussi très bénéfique pour les écosystèmes. Cela pourrait être pris en compte par les politiques publiques ?

Le problème, c’est que les politiques sont à la main des lobbies. À un moment, il faut remettre les choses en proportion. Là-dessus il n’y a aucun discernement, c’est aberrant. Le grand public, lui, est de plus en plus sensible aux questions d’environnement, aux interactions entre les espèces. On a l’ancien monde, pour paraphraser Macron, des lobbies de la chasse et de l’agriculture intensive, des obscurantistes qui veulent à tout prix tout contrôler. Un système rural mis en place après-guerre, avec les pesticides et le reste.

Mais il y a aussi ceux qui sont pour une forme d’équilibre, les circuits courts, le bio… Toute cette force est là, seulement l’ancien monde résiste.

Cette approche-là, c’est celle de la Confédération Paysanne, notamment. Vous les sentez plus ouverts sur la question du loup ?

En suivant José Bové, la Confédération Paysanne a pris une position anti-loup, en disant qu’il était incompatible avec l’élevage. Les débats ont été très âpres. D’après ce que des témoins directs m’ont rapporté, il y a eu des réunions où ils n’étaient pas loin de se jeter les chaises à la figure. Les anti-loups ont gagné, mais de peu, et il y a effectivement plus d’ouverture d’esprit chez eux. Je n’ai jamais eu aucun reproche, ou menace, émanant de la Confédération Paysanne.

Les projections sont parfois houleuses, mais vous dites que vous sentez un vif intérêt de la part des spectateurs ?

De façon incroyable. Les débats durent plus longtemps que le film. Les gens sont curieux de comprendre le comportement du loup, de mettre tout cela en perspective. Ce qui les fascine, c’est son éthologie, la façon dont il préserve la ressource. Ce dont nous devrions prendre exemple ! Quand on voit les comportements humains, d’un point de vue géopolitique, un peu partout dans le monde, s’apitoyer sur une poignée d’éleveurs… ça fait un peu rigoler quand même cette disproportion. Les conséquences de nos agissements au niveau du réchauffement climatique, de la chute de la biodiversité… par rapport au loup, qui n’est qu’un épiphénomène ! Même si c’est une espèce très intéressante, parce qu’elle montre la résilience de la nature. Cela veut bien dire que lorsqu’on leur fout la paix, les milieux redeviennent favorables. La nature se réadaptera après les conséquences de l’activité humaine, mais nous on va se les prendre en pleine figure.

Propos recueillis par GAËLLE CLOAREC
Mars 2020

  1. Sabotage d’un navire de Greenpeace par les services secrets français, en 1985, alors qu’il s’apprêtait à quitter la Nouvelle-Zélande pour protester contre les essais nucléaires français à Mururoa. Cette violation de la souveraineté de l’État néo-zélandais entraîna des conséquences sur les relations politiques et économiques entre les deux pays.
  2. Politique agricole commune, mise en place à l’échelle de l’Union européenne.
  3. Autrement appelé « syndrome du poulailler ».
  4. Chiens de montagne originaires des Pyrénées, élevés avec le troupeau pour sa protection.

Lire ici notre entretien croisé avec Catherine Bouteron et Étienne Decle, réalisateurs d’un autre film documentaire sur le même thème, Une branche en travers du chemin.

Lire ici notre recension du livre du philosophe Baptiste Morizot, Les diplomates, publié en 2016 aux éditions Wildproject.

Photos : Jean-Michel Bertrand -c- Bertrand Bodin + images du film