Rencontre avec Jean-Marie Blanchard, le nouveau directeur général de l’Orchestre de Cannes

« L’Orchestre de Cannes doit défendre sa spécificité »

Rencontre avec Jean-Marie Blanchard, le nouveau directeur général de l’Orchestre de Cannes - Zibeline

Zibeline : Après vos nombreuses missions de direction en France et à l’étranger, dont une incursion à l’Opéra de Paris, et la création du Wagner Geneva Festival, vous revenez avec l’Orchestre de Cannes à une formation plus classique.

Jean-Marie Blanchard : Tout à fait ! Mon parcours s’est toujours, avant tout, dirigé vers le lyrique. J’ai commencé au Théâtre du Châtelet lorsque ce rôle-là s’y affirmait. J’ai ensuite enchaîné un certain nombre de maisons d’Opéra. À Nancy, l’Orchestre avait une vraie vie symphonique, qu’on prenait très à cœur. Je m’en suis occupé avec grand plaisir, ainsi que de la musique de chambre. Vingt ans plus tard, je retrouve avec grand bonheur un orchestre dans les règles de l’art.

Comment définissez-vous votre rôle de directeur général ?

Un orchestre, c’est avant tout un instrument, qui se met au service des compositeurs. Les musiciens sont donc la raison d’être de l’orchestre. Ce qui n’empêche pas qu’un certain nombre de personnes se doit de faire en sorte que tout cela tienne le cap, et s’organise bien pour mettre en relation les œuvres et le public. L’administration et la technique d’un orchestre rassemble peu de personnes. Le directeur général accompagne, donne des directions, partage avec le directeur musical, Benjamin Lévy.

Parmi ces directions à venir, on compte notamment l’obtention d’un label d’orchestre national en région.

Ce serait bien sûr un signe de reconnaissance important, ainsi qu’un moyen de protection une fois le label obtenu. Mais c’est aussi une façon de suivre une feuille de route, que je trouve pour ma part très réjouissante. L’Orchestre de Cannes demeure, certes, un orchestre qui mène sa vie dans sa ville-siège, mais il a aussi une mission de diffusion, une mission d’éducation. La ville de Cannes est sur ce terrain très impliqué. Ce rôle est rempli depuis très longtemps, avec beaucoup d’idées ! Autrement dit : pour obtenir ce label, nous remplissons a priori toutes les exigences : le processus est donc en route ! Il permet un dialogue assez ouvert sur la question.

La question du lieu est à ce sujet un point important à envisager.

Elle devra en effet se poser tôt ou tard. Nous disposons d’un lieu de répétition : la Bocca. Mais Cannes demeure une ville remplie de salles, dont malheureusement pas une seule ne semble dédiée à l’acoustique, ni même au théâtre. Ces salles sont polyvalentes, mais avec des acoustiques réfléchies davantage pour les congrès que pour du Mozart ! Pour un orchestre, c’est une difficulté que de ne pas avoir sa salle. Le rapport public/salle/orchestre est important. Un projet de salle peut générer des difficultés. Mais je me dis souvent qu’un tel projet n’a pas à être somptueux ! La Grange au Lac à Evian, toute en bois… sonne merveilleusement bien ! Il n’y a pas forcément besoin de mettre du marbre dans les allées ! L’itinérance de l’orchestre est cependant pour beaucoup dans sa plasticité. Jouer dans des circonstances très différentes, et sans domicile fixe marque une phalange.

La mise en place de collaborations régulière est également une de vos lignes de conduites.

L’orchestre a souvent collaboré avec l’Orchestre d’Avignon, et cette collaboration doit évidemment perdurer ! Avec Philippe Grison de l’Opéra d’Avignon, et la Biennale de la Danse et Brigitte Lefèvre, nous réfléchissons à un projet commun, joyeux ! Mais les projets de fusion sont pour la plupart de très mauvais projets. D’autant que l’Orchestre de Cannes est finalement trop unique pour se fondre dans une autre identité que sa fibre symphonique !

L’orchestre a également une fibre moderne, très jeune…

Effectivement. Depuis sa fondation, il y a quarante ans, un fort renouvellement des solistes a fait de cet orchestre un orchestre très jeune. Il y a en cela une grande cohérence générationnelle avec son directeur musical, qui a insufflé une énergie positive rare à l’orchestre. Ce désir de faire de la musique, comme dans le répertoire chambriste, cela se sent. C’est différent du rapport d’autorité habituel, c’est plus direct et plus simple. Cela s’entend, dans la sonorité, par rapport aux plus anciens, notamment chez les cordes. Il y a une vraie cohérence chez les jeunes, qui doit forcément relever de la formation, ou peut-être des choix du chef. L’orchestre est un exercice particulier : il faut se fondre, apprendre à s’écouter les uns et les autres. Les formations académiques ont beaucoup progressé dans ce domaine : on joue beaucoup plus ensemble, on se forge déjà davantage d’expérience dans le domaine ! Même si la situation, physique, de jouer en fosse demeure inconnue jusqu’à ce que les musiciens s’y retrouvent directement confronté. C’est pourtant particulier, de garder l’œil sur le chef, sur la feuille, et une oreille sur ce qui se passe sur le plateau ! Avec un son particulièrement redistribué. À Bayreuth, les dynamiques ne doivent jamais être celles de la partition ! La fosse est aveugle, enfoncée… C’est sans doute la prochaine étape pour perfectionner l’enseignement des conservatoires, qui est de plus en plus complet !

Le paysage orchestral de la région est en effet riche, et contrasté.

Notre région est une région singulière : elle rassemble beaucoup d’institutions musicales. Cinq orchestres y sont présents : celui de Toulon, de Marseille, d’Avignon, de Nice et celui de Cannes (on pourrait y ajouter Monaco, selon les manières de compter…). Cannes est le seul orchestre symphonique, c’est-à-dire le seul orchestre qui ne fait pas de fosse. Il a le format d’un orchestre de chambre. C’est un orchestre Mannheim : c’est-à-dire qu’il rassemble trente-six musiciens. Les œuvres écrites pour bois par deux sont conçues pour cette formation. Les équilibres sont à conserver : on ne va pas jouer du Bruckner ! Mais pour Beethoven, c’est l’idéal. Les orchestres ont grossi avec l’histoire : on a souvent gonflé ces effectifs. Les formations réduites permettent d’entendre les œuvres mieux, avec plus de transparence. Notre orchestre ne souhaite donc pas se spécialiser dans un segment du répertoire. On ne va pas non plus devenir des spécialistes de Haydn… Ce serait un peu triste ! Malgré tout, l’Orchestre de Cannes doit défendre, ou du moins d’autant plus montrer sa singularité dans ce paysage. Les orchestres de fosse sont pris par leurs obligations : notre orchestre est donc plus disponible. À nous de nous faire valoir autrement ! Pour dessiner cette spécificité, un lien avec le cinéma, sous toutes ses formes, est évidemment une piste à suivre. Du ciné-concert aux compositeurs qui ont écrit et écrivent pour le cinéma, et avec qui nous pourrions échanger. Pourquoi ne pas devenir, parfois, prestataires pour certaines productions ?

Sans pour autant, donc, tomber dans le piège de la spécialisation…

Tout à fait. La spécialisation des orchestres s’est accentuée ces dernières décennies, dans deux répertoires. Du côté de la musique préclassique, baroque, de l’interprétation dite « historiquement informée », elle s’est même avancée sur le Romantisme, sur Beethoven, Mendelssohn, etc. À l’opposé, historiquement, des orchestres se sont dédiés à la musique contemporaine. Je pense qu’il y a eu dans le domaine de la musique ancienne une spécialisation qui a produit des choses excellentes. Si bien qu’aujourd’hui, être un orchestre moderne est devenu un handicap ! Jouer Monteverdi était possible jusqu’en 1980, c’est inenvisageable aujourd’hui. Impensable ! Sur la musique contemporaine, une spécialisation, un goût des ensembles dédiés sont évidemment nécessaires. Mais il me semble qu’explorer ces territoires, sans l’idée de rivaliser avec un ensemble spécialisé, est importante pour faire vivre un orchestre. Certains de nos programmes de musique de chambre vont vers le XXe siècle et le baroque. Et je m’en réjouis ! C’est tout de même un peu triste de se couper définitivement d’une séquence du répertoire. Surtout pour un orchestre aussi heureux de jouer !

Entretien réalisé par SUZANNE CANESSA
Mars 2020

Photo : Jean-Marie Blanchard © D.R.