Rencontre sur le terrain avec les oiseaux de Camargue et Cyril Girard, dessinateur naturaliste

L’essence du « jizz »

Rencontre sur le terrain avec les oiseaux de Camargue et Cyril Girard, dessinateur naturaliste - Zibeline

Le 4 mai, le Festival de la Camargue proposait un stage de dessin naturaliste. Plongée au sein des Marais du Vigueirat.

Assis dans l’herbe, on écoute, on affûte son regard, on sort les crayons et l’aquarelle, pour tenter de capter un mouvement, saisir une présence, reproduire une silhouette… Rencontre sur le terrain avec échasses, ibis, cigognes, aigrettes, et Cyril Girard, 43 ans.

Zibeline : Comment devient-on dessinateur naturaliste ?

Cyril Girard : J’ai une formation en biologie de la conservation et gestion des espaces naturels. Arrivé en Camargue en 98, j’ai effectué mon service militaire en tant qu’objecteur de conscience aux Marais du Vigueirat, pour m’occuper du suivi des oiseaux. J’ai ensuite travaillé en tant que garde à la Réserve nationale de Camargue. Comme je dessinais depuis toujours, j’ai entamé une carrière de dessinateur naturaliste en 2003. On attend de lui des dessins techniques des éléments du patrimoine naturel -faune et flore-, le plus souvent destinés à des guides de reconnaissance. L’enjeu est d’obtenir un rendu joliment illustré, qui permette d’identifier les espèces. Cela implique d’avoir un solide bagage scientifiques, et d’être souvent sur le terrain pour observer, crayonner, prendre des notes, et tenter de capter au mieux l’essence des espèces : les ornithologues appellent ça le « jizz », le truc qui fait qu’on reconnait un oiseau au premier coup d’œil, à sa silhouette, sa manière de voler.

Quelle est la plus-value d’un dessin par rapport à une photo ?

Pour un guide recensant les oiseaux, il faut constituer un corpus de photos d’excellente qualité, prises par de nombreux photographes différents. Elles nécessitent parfois un détourage, et intègrent souvent un morceau d’aile caché, une zone sous-exposée… À l’inverse, le dessin autorise une homogénéité graphique et des mises en page inventives, permettant de représenter les oiseaux dans des positions choisies. Avec un bon dessinateur, l’objet peut s’apparenter à un ouvrage d’art ! En outre, grâce aux télescopes qui permettent une observation à plusieurs dizaines de mètres, le dessinateur n’est pas intrusif. L’histoire du dessin naturaliste tient à celle de l’évolution des sciences naturelles : les grandes missions d’exploration type La Pérouse embarquaient toujours à bord un naturaliste. L’essence de l’identification vient de cette époque, où la photo n’existait pas. On ramenait parfois des individus empaillés, mais il s’agissait la plupart du temps de dessiner pour constituer une iconographie de terrain, qu’il s’agisse d’indigènes, d’animaux ou de paysages. La tradition s’est perpétuée, nous sommes actuellement une trentaine en France. Un courant d’illustrateurs venu d’Europe du nord intègre des légendes vivantes, tel Lars Jonsson !

Qui sont vos commanditaires ?

Les structures qui gèrent les espaces naturels constituent les trois quarts de ma clientèle ; le reste, c’est de la presse ou de l’édition. J’ai fondé ma propre maison il y a 2 ans, les éditions Méditerraneus. J’aime assurer toute la chaîne de fabrication, choisir le papier, travailler avec des imprimeurs labellisés sans contribuer à la déforestation, publier le livre quand je l’estime achevé… Je cherche à proposer des outils ciblés qui permettent de s’informer sur les oiseaux ou le milieu marin. Acquérir des connaissances constitue un premier pas, qui déclenchera peut-être l’envie de s’investir davantage. On a l’impression que tout va bien ici, mais la Camargue est une terre de conflits d’usages et d’intérêts. La pollution, la ZI de Fos, constituent des agressions pour les milieux naturels et la qualité de vie des habitants. Avec des chercheurs et scientifiques du Pays d’Arles, nous avons créé l’association NACICCA, pour œuvrer à la protection de la nature. Nous avons aussi monté le collectif citoyen Arles pour le climat, pour synthétiser les énergies locales. Militantisme et travail s’entremêlent, c’est ce qui m’anime !

Entretien réalisé par JULIE BORDENAVE
Mai 2019

Le Festival de la Camargue et du Delta du Rhône a eu lieu du 3 au 9 mai

cyrilgirard.fr
editions-mediterraneus.fr

Photo 1 : Poussion flamant © Cyril Girard
Photo 2 : -c- Julie Bordenave