Troisième Chronique du changement climatique : les abeilles en première ligne

L’essaim résiste

Troisième Chronique du changement climatique : les abeilles en première ligne - Zibeline

3e Chronique du changement climatique, une série d’articles publiés dans Zibeline. Au moment où le chaos global s’accélère -dérèglement du climat, pollution exponentielle et chute de la biodiversité- nous allons à la rencontre de personnes affectées dans leur quotidien, pour rendre compte de leur vécu. Si vous voulez témoigner, contactez la rédaction : journal.zibeline@gmail.com



Les abeilles sont en première ligne face à la crise environnementale. Comment l’apiculture peut-elle s’adapter et survivre ?

L’association Bzzz est née en 2012. Elle sensibilise tous les publics à la préservation des abeilles, des pollinisateurs et de la biodiversité au sens large, à Marseille et Tourves où sont installés ses ruchers. Outre son système de parrainage de ruches, qui fonctionne un peu comme une Amap*, elle propose des animations pédagogiques (en milieu scolaire, centres sociaux, comités d’entreprises, maisons de retraites…), et des formations en apiculture, ainsi que la vente de produits dérivés du miel, de la cire ou de la propolis (savons, baumes, teintures mères…). Deux jeunes femmes se partagent la gestion de la structure : Primelle Fénéon et Sarah Chérel.

Des colonies stressées

Sarah Chérel estime que les abeilles sont en première ligne face au changement climatique. Le couvain** doit être maintenu à température constante, 36°C. L’hiver, les petites travailleuses le réchauffent en battant des ailes ; l’été, elles ramènent de l’eau à la ruche et le même procédé leur permet de la climatiser. Lors des épisodes de canicule, comme ils se sont multipliés ces dernières années, elles souffrent. De soif, mais aussi de faim : en 2017, Bzzz a perdu un tiers de ses colonies, car la sécheresse a duré jusqu’en décembre. Six mois sans pluie. « Certaines fleurs poussaient quand même, mais elles n’avaient pas de nectar ».

La chaleur n’est qu’un aspect du problème : les abeilles ont besoin, comme toute la faune et la flore de nos contrées, d’un hivernage. « Une période suffisamment longue et fraîche pour se reposer avant que le printemps n’amène une nouvelle explosion de sève et de vitalité », précise Primelle Fénéon. Or le chaos s’amplifie : les hivers trop doux, ponctués de froid inattendu, trop de vent, pluies torrentielles déstabilisent les ruchers. Les parasites autrefois régulés par les frimas prolifèrent. Dont le Varroa destructor, acarien originaire de l’Asie du Sud-Est qui ravage les colonies. « On ne peut pas ne pas le traiter, explique Sarah Chérel, sinon la ruche meurt ». En bio, il existe des traitements efficaces, à base d’acides formique ou oxalique, « mais c’est compliqué, raison pour laquelle très peu d’apiculteurs ont ce label ; le métier devient très technique ». Autre invité indésirable de la mondialisation, le frelon asiatique, qui guette les abeilles en vol stationnaire à la sortie des ruches et stresse la colonie, au point que la reine arrête de pondre.

La jeune femme avoue avoir connu une grosse désillusion à ses débuts. « Quand j’ai créé l’association, j’avais une vision idyllique, je voulais prélever un tout petit peu de miel et laisser les abeilles vivre leur vie. Les personnes que nous formons ont aussi cette vision là, mais une telle apiculture n’existe plus depuis 20 ans. »

Forêt mellifère, logique d’autonomie et pollinisation des esprits

Sur ses 8 000 m2 de terrain, à Tourves, l’équipe de Bzzz a décidé de créer une forêt mellifère, rucher-oasis aussi bien que refuge pour la biodiversité. Une belle initiative qui résiste à la fois aux effets du chaos climatique, à l’impact des pesticides sur les insectes, et à l’artificialisation des sols. Elle est née, aussi, d’une réflexion sur le bilan carbone des transhumances. Car à terme cette forêt de 70 arbres, complétés d’arbustes vivaces et aromatiques assurant une floraisons étalée sur l’année, permettra de sédentariser les ruches, au lieu d’avoir à les acheminer jusqu’aux secteurs propices.

La démarche de l’association vise une autonomie maximale. Elle récupère les eaux pluviales, une mare a été créée l’hiver dernier, ainsi qu’un système de phytoépuration. Le dispositif de cailloux, sable, plantes, permet de filtrer les eaux grises et de les réutiliser pour arroser. « Nous ne sommes pas raccordés à EDF/Aréva, des panneaux solaires vont faire tourner les pompes ».

Six ruches de différents modèles servent lors des démonstrations aux futurs apiculteurs, dont certaines sont conçues pour se rapprocher de la forme d’un essaim sauvage, pour des manipulations moins intrusives. D’autres sont classiques, « car on peut avoir des pratiques douces quel que soit le matériel ». Les deux jeunes femmes observent un intérêt grandissant pour les abeilles : « Elles ne sont pas seulement un marqueur de la biodiversité, mais permettent de parler de tous ces aspects, qui sont liés ». Les visiteurs de Bzzz repartent fascinés, des idées plein la tête. Primelle Fénéon craint que la prise de conscience n’arrive trop tard, alors que la crise environnementale nécessite des changements politiques urgents et radicaux. « Décideurs, grandes entreprises peuvent donner l’illusion d’agir, mais nous ne sommes pas dupes. » Elle-même a démissionné de son précédent métier, où elle vivait dans une « illusion de confort ». « Travailler pour Bzzz me fait du bien au quotidien, car je n’agis pas seulement dans ma vie privée, en mangeant bio et en choisissant des médecines alternatives, mais aussi dans ma vie professionnelle. » L’an dernier, 2000 personnes sont venues les rencontrer, de tous âges et tout milieux, ouvriers, cadres, urbains, gens de la campagne. Nombre de discussions tournent autour des possibilités de reconversion, et plus généralement, des choix de vie.

Pour conclure, Sarah Chérel déclare : « On galère avec les ruches, surtout avec les récoltes qui sont souvent maigres, mais on ne lâche rien ».

Merci à elles de tenir bon, car qui veut vivre dans un monde sans miel ?

GAËLLE CLOAREC
Octobre 2019

* Association pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne, avec pour principes directeurs la suppression des intermédiaires, le paiement en avance à un prix équitable, un soutien de l’agriculture paysanne et biologique et l’implication des adhérent-e-s.

** Ensemble des nymphes, des larves et des œufs protégés par les ouvrières

Illustrations : Formation à Pastré (Marseille), Primelle Fénéon et Sarah Chérel, Plan masse de la forêt apicomestible – Rucher Oasis © Association Bzzz