Pouvoir enseigner, demandent les profs de collège

Les Socialistes et le Mammouth

Pouvoir enseigner, demandent les profs de collège - Zibeline

La Réforme des Collèges suscite une désapprobation très large des enseignants. Jamais contents ou toujours incompris ?

Enseignants, Ministère, parents, élèves, observateurs officiels et officieux, tous semblaient d’accord : une réforme des Collèges, maillon faible de l’Éducation Nationale, était nécessaire. C’était effectivement durant ces quatre années que le pacte républicain qui s’exerce dans l’école française, et veut que chacun suive un enseignement identique susceptible de l’amener vers un socle commun de connaissances, était défaillant : les différences sociales s’y creusent au lieu de s’y réduire, l’échec et le décrochage y sont fréquents. Pire : les bons élèves, qui s’y ennuient ferme et y sont souvent malmenés par leurs camarades en échec, cherchent des biais pour échapper à l’enseignement commun, en choisissant des options difficiles, comme les langues anciennes ou l’allemand, ou en entrant dans des classes spécialisées : bilingues, ou à horaires aménagés artistiques. Lorsqu’ils n’y parviennent pas, ils s’orientent vers l’enseignement privé et achètent la paix.

Inverser la tendance et retrouver l’idée d’un collège unique de la réussite pour tous, c’est visiblement l’ambition de Najat Vallaud-Belkacem. Pour ce faire elle a choisi d’assouplir la progression des programmes, d’alléger celui d’histoire, de regrouper les enseignements de sciences et d’arts, et de prévoir des plages horaires où les décrocheurs pourront être raccrochés, pendant que les autres travailleront sur des enseignements transversaux proposés dans leurs établissements (Enseignements pratiques interdisciplinaires, Accompagnement personnalisé).

Dans l’esprit, cela ne manque pas d’intérêt, d’autant que cela s’accompagne de recrutements, et d’une légère revalorisation des salaires des enseignants, aujourd’hui bien moins bien rémunérés que la plupart de leurs collègues européens. Il est loin le temps du « dégraissage de Mammouth » de Claude Allègre, qui a en son temps profondément offensé une profession dévouée, et des successives restrictions de postes des différents ministères qui ont suivi.

Mais au fond les présupposés restent les mêmes : les enseignants, considérés dans leur masse éléphantesque, ne parviennent pas à faire entendre leur expertise.

Des professeurs épuisés

« Ils vont encore nous demander de faire des heures non rémunérées ». En salles des profs, dans les manifs, les propos se recoupent : depuis des années les heures de concertation, de réunion, se multiplient. Le temps de travail d’un enseignant du secondaire (temps de présence devant les élèves + temps de réunions + temps de préparation et de correction) s’établit à 42 heures, avec de fortes disparités suivant les matières enseignées : c’est la seule profession qui a été exclue de la réduction du temps de travail des lois Aubry. Et cette réforme vient considérablement l’augmenter, en changeant toutes les pratiques des enseignants. Dans une lettre à la Ministre (décembre 2015), le Syndicat des Inspecteurs d’Académies s’inquiète de « la charge de travail qui sera exigée des enseignants. Outre l’appropriation de la logique des nouveaux programmes, les professeurs devront également préparer l’adaptation de ces derniers pour les élèves entrant à la rentrée 2016 en 6e, 4e et 3e et concevoir pour les quatre années du collège des enseignements aussi ambitieux et complexes que l’accompagnement personnalisé ou les enseignements pratiques interdisciplinaires ». Car c’est la première fois qu’une réforme est mise en place de la 6e à la 3e en un an. Le Brevet est également bouleversé dans ses modalités d’évaluation et dans ses matières d’examen, les programmes changent, les enseignants n’y sont pas formés, les manuels ne sont pas prêts… Et depuis 2010 les jeunes enseignants débarquent dans les classes, seuls, sans formation aux programmes ni au métier, juste après leur concours…

« Nos savoirs disciplinaires sont niés et le projet pédagogique est confié au chef d’établissement. » Effectivement, chaque établissement dispose d’un volant d’heures important hors des disciplines enseignées. Loin de travailler à l’égalité républicaine, ces dispositifs peuvent accroître les disparités entre les collèges, où les élèves ne recevront pas le même enseignement, et où le chef d’établissement, autorité administrative mais jusqu’alors non pédagogique, pourra décider d’attribuer des heures à tel ou tel enseignant. En fonction de l’intérêt des élèves ou du volume horaire dont il dispose pour chaque prof ?

« Le niveau va baisser encore plus. » La volonté d’égalité passe effectivement par une simplification : allègement des programmes d’histoire, disparition d’un programme littéraire en 6e, abandon de l’idée qu’un programme annuel doit être mené jusqu’au bout. Les enseignements dits « difficiles » sont stigmatisés et les inspecteurs d’académie eux mêmes notaient dans leur lettre « le profond abattement, voire le désarroi, des professeurs de lettres classiques et d’allemand qui ont le sentiment d’avoir été injustement pointés comme responsables des inégalités grandissantes, sociale et culturelle, de notre système éducatif. »

Pouvoir enseigner

« Ce qu’il nous faut, ce n’est pas revoir nos enseignements, mais pouvoir exercer en paix. » La souffrance qui se lit sur les visages et dans les voix n’est jamais interrogée. « Il nous faut moins d’élèves par classe » revient comme une antienne. Sait-on à quel point les conditions d’enseignement sont difficiles ? Ce n’est pas rien de se présenter tous les jours, seul, devant des adolescents qui se cherchent, qui vous cherchent, et dont le rapport à l’autorité est problématique. Le taux de démission des enseignants, malgré les difficiles concours passés, malgré le chômage qui guette, est impressionnant : depuis 2012, plus de 1000 enseignants par an quittent le métier. Ils n’étaient que 300 avant 2007, presqu’aucun avant le mammouth…

Réformer l’enseignement ? Les établissements scolaires ont besoin de surveillants, dont le nombre a drastiquement diminué, de médecins scolaires, qui n’existent pas, d’infirmiers scolaires et d’assistants sociaux, responsables de 2 ou 3 établissements chacun. Pour que les enseignants puissent enseigner sans avoir à fliquer, soigner, intervenir.

Les établissements scolaires ont besoin de casiers individuels pour que les cartables ne détruisent plus les dos des enfants, de papier dans les toilettes, de cantines où on n’est pas obligé de manger en 5 minutes. De surveillants dans la cour pour que les plus faibles ne soient pas harcelés, rackettés, insultés, attouchés. Pour que les élèves puissent apprendre sans avoir mal au ventre et l’esprit libre.

Si la paix revenait dans les Collèges publics, les bons élèves ne fuiraient pas l’enseignement commun : ce n’est pas le fond des programmes qui est en cause dans l’échec du collège unique, mais, au dire des enseignants, des parents, des adolescents et des médecins, qui s’inquiètent du fort accroissement des phobies scolaires, les conditions de la vie.

Quant à la suppression du financement des établissements privés, qui interdisent toute réelle mixité sociale, les enseignants du public l’attendent depuis 1981. Le combat de « l’école libre » a signé le premier échec d’un gouvernement socialiste français. Echec sur lequel aucun autre n’a, depuis, osé revenir.

AGNÈS FRESCHEL
Septembre 2016

Photo : Au collège Charles Rieu, à Saint-Martin de Crau -c- Claude Lorin