Le nouveau confinement contraint les Rencontres d'Averroès à annuler

Les Rencontres d’Averroès n’auront pas lieuVu par Zibeline

Le nouveau confinement contraint les Rencontres d'Averroès à annuler - Zibeline

La Covid-19 et surtout un confinement autoritaire et sans discernement ont eu raison des Rencontres d’Averroès 2020. C’est très regrettable. Elles sont chaque année, depuis 27 ans, une occasion pour tenter d’explorer et de comprendre un réel complexe et troublé à un moment où les questions se bousculent dans les têtes : Quel est le sens de l’histoire qui se déroule devant nos yeux parfois incrédules ? A-t-on définitivement perdu les repères qui ont permis de construire  une société garantissant les droits humains ? Peut-on encore être acteur de sa propre histoire ? 

Son initiateur, Thierry Fabre, les a toujours définies par l’ambition de faire se rencontrer, dans le dialogue et la confrontation, des intellectuels et des acteurs culturels des deux rives de « la mer intérieure » (F. Braudel) ; par la volonté de construire des ponts face aux murs qui se dressent partout ; enfin, par une exigence de relier ce que d’aucuns s’acharnent à séparer et à rendre caduc le rêve aragonien de « retrouver les Andalousies perdues ».

Le parrainage confié à Averroès en dit long : né dans l’Andalousie arabe au XIe siècle, Ibn Rochd, philosophe, médecin, homme de loi et acteur de la Cité, fut Grand Cadi (juge suprême) à Séville et à Cordoue, et conseilla nombre de monarques en luttant contre tous les obscurantismes. Grand connaisseur d’Aristote qu’il fit connaître à ses contemporains, il sut établir des passerelles entre les pensées grecques, juives et arabes. Une citation de lui éclaire le présent : « L’ignorance mène à la peur, la peur mène à la haine et la haine conduit à la violence. Voilà l’équation. » C’est précisément parce qu’elles refusent cette équation que les Rencontres d’Averroès ont connu une telle longévité.

Il est en effet plus que jamais nécessaire de partager la connaissance sous ses formes diverses, de comprendre les défis planétaires auxquelles nos sociétés méditerranéennes sont confrontées, de prendre la mesure des failles qu’il faut combler si nous voulons ouvrir la voie d’un vivre ensemble dans la liberté de chacune et chacun, l’égalité entre toutes et tous, la fraternité et la sororité sans lesquelles il n’y a pas de civilisation humaine.

Penser un autre monde
Face aux prophètes de malheur, aux peurs irraisonnées et aux violences identitaires, face à un monde en crise sur le triple plan social, écologique et anthropologique, il est urgent de rêver et de penser un autre monde, et de le construire ici et maintenant. Le monde méditerranéen, à l’origine de notre civilisation, est un espace pertinent pour explorer cette démarche.

Les Rencontres 2020 étaient consacrés à la question urbaine. Quoi de plus naturel, la civilisation méditerranéenne est née et s’est développée dans les villes : des premiers établissements sédentarisés de la Mésopotamie sumérienne aux mégapoles d’aujourd’hui en passant par les Cités-États grecques, les capitales des Empires égyptien, romain, ottoman, les cités issues de l’expansion coloniale européenne du XIXe siècle, les villes en méditerranée ont été le centre de tout. Le cœur des pouvoirs politiques, du développement économique et des échanges, des innovations technologiques et scientifiques, des arts, des cultures et de la pensée, mais aussi des inégalités sociales les plus fortes et des violences les plus inouïes.

Cités à la dérive ? interroge l’édition 2020, en faisant explicitement référence à la trilogie de Stratis Tsirkas marqué par la fatalité historique à laquelle se heurtent des Grecs déracinés d’Alexandrie, d’Istanbul, de Jérusalem ou du Caire dans le contexte des années 42/44. Une période où s’aiguisent à la fois le combat contre le nazisme mais aussi des problèmes posés par le colonialisme, le racisme et les dictatures un peu partout. Mutatis, mutandis nos villes d’aujourd’hui sont-elles, elles aussi, devenues ingouvernables ? Fractures sociales et territoriales, violences au quotidien, crise de la représentation politique, fragilités environnementales, montée des racismes et des populismes, tout semble l’indiquer. En même temps ces villes recèlent des richesses humaines et culturelles, des savoir-faire importants, des aspirations démocratiques et des actions citoyennes dans tous les domaines, des capacités de résistance au rouleau compresseur de la mondialisation libérale. Je suis sûr que les débats qui n’auront pas lieu auraient mis en évidence une autre face de la réalité urbaine, celle qui nous fait espérer dans un avenir qui émerge du mouvement même de nos sociétés urbaines, même s’il reste encore collectivement à en imaginer les formes concrètes. 

ALAIN HAYOT
Novembre 2020

Pour garder une trace qualitative de cette 27e édition, l’équipe des Rencontres prépare « un objet sonore, avec sans doute aussi quelques prolongements visuels, qui sera comme une émission de radio à écouter à la convenance de chacun et qui restituera les idées, les emballements, les sensations, les saillies et les éclats qui étaient convoqués », ainsi que le report des concerts Beyrouth ya Beyrouth et de l’Orchestre national de Barbès.
rencontresaverroes.com

Photo : © T1KnPrDz