Expositions, temps forts, fréquentation, mécénat... Entretien au long cours avec Jean-François Chougnet, à la tête du Mucem

« Les musées vont devoir se remettre en question »

Expositions, temps forts, fréquentation, mécénat... Entretien au long cours avec Jean-François Chougnet, à la tête du Mucem - Zibeline

Entretien avec Jean-François Chougnet, directeur du Mucem, le Musée d’État de Marseille.

Zibeline : Quels sont les derniers bilans de fréquentation du Mucem ?

Jean-François Chougnet : 2018 était une année à forte fréquentation, notamment en raison de MP2018*, dont la dynamique avait assuré un bon lancement de saison. L’exposition consacrée à Ai Weiwei a attiré 185 000 visiteurs. Le premier semestre 2019 est moindre, plutôt comparable à 2017, avec un léger repli avant les mois d’été, mais Jean Dubuffet a tout de même réuni 149 748 personnes. L’exposition On danse ? a démarré lentement en janvier, mais a connu une courbe atypique avec une progression constante, preuve que le bouche à oreilles a bien fonctionné. Sur l’été, nous attendons que les statistiques touristiques du territoire soient publiées, pour faire le ratio avec la fréquentation du Mucem.

Une courbe atypique, dans quel sens ?

Habituellement nos expositions démarrent plus fort puis baissent, avec un regain d’intérêt sur la fin. On danse ? a dérouté le public rodé aux beaux-arts, qui cherche des tableaux, mais elle a attiré une population nettement plus jeune qu’à l’accoutumée. Globalement, d’après les données relevées par les Musées nationaux, la moyenne d’âge de nos visiteurs (plutôt des visiteuses, d’ailleurs, comme c’est le cas partout en France) est moindre qu’à Paris. Notre public est aussi moins bourgeois, et moins diplômé.

Le temps fort de l’été, Plan B, a-t-il évolué par rapport aux années précédentes ?

Il s’agit d’une formule flexible, plus mobile qu’un festival, on y tient. Certaines nouveautés ont particulièrement bien marché, notamment L’Odyssée, feuilleton théâtral proposé par Blandine Savatier. Des lectures rodées lors du Festival d’Avignon, qui vont être reprises à la Villette. Sans énormément de communication, elles ont rassemblé un public extraordinaire, à l’abri dans la cour du Fort Saint Jean. Dormir au musée a aussi presque trop bien marché : c’était complet trois semaines avant la date ! Un signe de ce que le public cherche aujourd’hui, plutôt des expériences hors normes, conviviales.

À propos de convivialité, comment vont vos équipes ? En 2015, le personnel s’était mobilisé, soulevant un problème de sous-effectif, Mucem Plage avait été annulé…

La situation est pacifiée. Même si, comme tout établissement d’État, nous sommes soumis à des limitations de postes. Nous ne sommes certainement pas les plus mal traités, parce que le ministère de la Culture nous soutient. Je rappelle que ce ne sont pas les collectivités locales qui sont les partenaires financiers du Mucem, à part la Région Sud-Paca.

Qu’en est-il du mécénat ?

Nous n’avons pas à nous plaindre. La Caisse d’Épargne s’est engagée sur cinq ans, ce n’est pas courant dans nos métiers. Nous avons des partenariats spécifiques : Engie finance le jardin, le mieux entretenu de Marseille -ce qui n’est pas un exploit, vu la mince concurrence-, la MGEN les espaces enfants ; mais aussi PwC et Interxion. Et puis nous avons des partenaires ponctuels, sur les expositions, comme les Mutuelles du Soleil sur celle à venir, consacrée à Jean Giono.

Avec parfois d’énormes multinationales à l’éthique déplorable, comme Suez, qui finançait l’exposition sur les déchets… Comment voyez-vous cette contradiction ?

Ce sont leurs contradictions aussi. Les salariés qui dialoguent avec nous, notamment dans les départements Recherche et Développement, étaient les premiers à dénoncer les agissements de leur employeur. Mais les musées vont devoir se remettre en question. Sans vouloir offenser quiconque, ils ont longtemps considéré que l’argent était toujours bon à prendre, on l’a vu avec le cas de Total au Louvre, ou le scandale de la famille Sackler, impliquée dans la crise des opioïdes. Le mécénat, ce sont des intérêts particuliers ; il va désormais falloir y regarder à deux fois derrière la philanthropie.

C’est en cours ?

Le Service des Musées de France se pose des questions, des commissions d’éthique se mettent en place. Le musée du Louvre s’est doté d’une charte éthique en matière de mécénat, parrainage, je vais me la procurer pour l’étudier. Au Mucem, nous allons en adopter une, c’est sûr, même si nous sommes moins confrontés à ces questions que les parisiens.

Vous évoquiez tout à l’heure l’exposition consacrée à Jean Giono. Pouvez-vous nous en parler ?

La journée portes ouvertes aura lieu le 29 octobre. Il s’agit d’une grande rétrospective, à l’occasion du cinquantenaire de sa mort. Nous nous sommes associés à la Ville de Manosque et aux Correspondances pour cette célébration. La commissaire, Emmanuelle Lambert, publie chez Stock Giono Furioso, un ouvrage plus personnel que le catalogue, conçu en parallèle de la préparation de l’exposition. Il a été sélectionné pour le prix Renaudot, j’en suis très heureux car il s’agit d’une démarche intéressante.

En novembre, débute aussi Kharmohra – L’Afghanistan au risque de l’art.

Oui, conçue par une commissaire afghane, Guilda Chahverdi. Elle a voulu montrer comment des artistes peuvent travailler dans un contexte autoritaire, sans centres d’art ni écoles spécialisées. Kharmohra est le nom donné à une petite pierre porte-bonheur, que portent les Afghans dans leur poche. Un très beau nom, poétique ! Nous organisons en février trois jours de rencontres avec les artistes.

Le Centre du Conservation et de Ressources du Mucem accueille lui aussi des expositions, à la Belle de Mai. Les scolaires qui les conçoivent à partir des fonds du musée sont apparemment ravis, mais ont-elles trouvé leur public ?

Le CCR n’est pas encore assez identifié. Il y a relativement peu de passage rue Clovis Hugues. Même si le Centre est toujours accessible en semaine, et que cela commence à se savoir, il accueille surtout du monde lors des Journées du Patrimoine, ou autre événement de ce type. Mais il atteint 5000 ou 6000 visiteurs par an, c’est mieux qu’avant. Quant au travail à l’année avec les scolaires, effectivement il est enthousiasmant.

Le site du J4 reçoit nombre de manifestations culturelles tout au long de l’année. Quels en seront les temps forts ?

Les festivals de cinéma –FFM, Primed, Jean Rouch, Kino Vision…- nous permettent de remplir plus facilement l’auditorium que lorsque nous portons seuls une programmation. Au niveau du spectacle vivant, cette année nous accueillerons notamment en novembre Les Rencontres à l’échelle, pour une création de Youness Atbane qui sera répétée chez nous. Et auparavant le festival Actoral, dont le week-end d’ouverture aura lieu au Mucem, avec les débuts très attendus de la nouvelle direction du Ballet national de Marseille, le collectif (LA)HORDE. Et puis l’acrobate et chorégraphe belge Alexander Vantournhout, un type assez amusant.

L’an dernier, l’artiste invité du Mucem était un chorégraphe, Boris Charmatz. Qui est l’invité de cette saison ?

Tarek Atoui, un musicien qui fabrique ses propres instruments. Il réalise aussi des performances, relevant plutôt des arts plastiques, d’où sa présence à la Biennale de Venise cette année. C’est moi qui l’ai choisi : j’avais vu son travail à plusieurs reprises et je le trouvais intéressant. C’est aussi l’occasion d’un partenariat avec le GMEM (Centre national de création musicale de Marseille) : il sera en concert lors du festival Les Musiques. Chaque artiste a ses contraintes, et contrairement à Boris Charmatz qui était présent tout au long de l’année,  nous lui consacrons un temps fort en mars.

Propos recueillis par GAËLLE CLOAREC
Septembre 2019

* MP2018, « Quel amour ! », réplique mineure de MP2013, année où le territoire Marseille-Provence fut capitale européenne de la culture.


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