Vu par ZibelineLes monothéismes, entre points communs et motifs d'achoppement

Les monothéismes sont ils criminogènes ?

Les monothéismes, entre points communs et motifs d'achoppement - Zibeline

La nouvelle exposition du MuCEM, Lieux saints partagés, entre de front dans les problèmes de coexistence des religions monothéistes, pour en livrer des conclusions ethnologiques surprenantes…

Dionigi Albera, commissaire de l’exposition, a cherché à mettre au jour des «chemins de traverse entre les monothéismes». En anthropologue, il sait que les comportements des croyants ont plus de points communs que de motifs d’achoppement, et son exposition, optimiste, tente de les mettre au jour, sans nier les oppositions, sans éviter les échecs : si de nombreux lieux saints sont partagés entre Chrétiens, Musulmans et Juifs, cela se passe rarement sans conflit.

On entre dans l’exposition comme en pèlerinage, accompagné par des ombres en route sur les chemins de la foi. Et la scénographie muséale se parcourt comme une lente avancée vers la lumière, l’ouverture et la mer, entrecoupée d’œuvres contemporaines et d’un sublime Chagall…

La première partie, sinueuse, étroite, s’inscrit Dans les pas des prophètes communs : Abraham, Elie, Moïse, et Rachel, figures de la Bible, sont représentés par les trois religions, et nombre de tableaux, objets, dessins, illustrations de Sourates les concernant, figurent dans l’exposition, mettant au jour une communauté des traits représentés, et un goût partagé pour les images narratives. Mais du même coup, les lieux saints relatifs à ces prophètes étant les mêmes, ils sont sources de revendications d’exclusivité, en particulier en Israël. L’exposition montre comment les cultes cohabitent avec plus ou moins de réussite : harmonieusement sur le Mont Sinaï où minaret et clocher du monastère Sainte Catherine se profilent ensemble, ou dans le cénotaphe chrétien de David où les Juifs vont régulièrement prier ; plus conflictuellement au Tombeau des patriarches à Hebron ; tragiquement au Tombeau de Rachel, à Bethléem, placé sous l’autorité palestinienne par les accords d’Oslo, mais fortifié et surmonté de miradors depuis 1995, flanqué d’une école rabbinique, et annexé depuis 2002 par Israël.

C’est pourtant autour d’une autre mère que Musulmans et Chrétiens se retrouvent : la deuxième partie de l’exposition est consacrée au culte de Marie, plus souvent citée dans les Sourates que dans les Evangiles ! Le culte marial, qui célèbre la fertilité, la maternité, la modestie féminine, repose sur une religiosité universelle. Dont les Chrétiens ont voulu faire un outil de conversion, en édifiant une réplique de Notre Dame de la Garde à Alger : une vidéo montre comment les Musulmans fréquentent le lieu, tout comme le bâtiment marseillais, sans se convertir pour autant… L’exposition propose aussi une série d’objets votifs, de chapelets, de cierges, qui démontre la proximité des rites de dévotion à Marie.

Les croisements interconfessionnels passent aussi, en Méditerranée, par une multitude de sanctuaires où les croyances se sont contaminées au fil des siècles autour de Saint Georges, des Sept Dormants d’Ephèse… Amulettes et talismans servent à exprimer des désirs communs, à demander le bonheur, la fertilité, la santé, la protection. L’exposition met ainsi remarquablement en évidence les traits d’une religiosité liée à toutes les croyances, résistant aux dogmes exclusifs des monothéismes : croire en un Dieu unique n’est pas si évident, et s’en remettre à des Saints, à des figures mi-humaines, persiste malgré les interdits, et constitue un fait populaire partagé, qui renvoie aux polythéismes…

Tragédies politiques

Le 29 avril une table ronde à la Villa Méditerranée, co-organisé avec le MuCEM autour des enjeux politiques des religions, a remarquablement complété l’exposition.

La soirée était exceptionnelle. D’abord, symboliquement, parce que la Villa Méditerranée, dirigée désormais par l’Avitem, et le MuCEM ont signé une convention de collaboration qui précise leurs complémentarités, et déclare leur intention de travailler vraiment ensemble. Ensuite parce que le public rassemblé débordait la salle, le grand hall et les petits espaces où le débat était retransmis, prouvant par leur nombre et la qualité de leurs questions, qu’il y a lieu à Marseille d’organiser de grands débats politiques publics sur l’espace méditerranéen. Enfin et surtout, parce que la pertinence des intervenants rassemblés était évidente.

Intitulée Géopolitique des Lieux saints en Méditerranée, la table ronde laissait de côté la question du partage pour se consacrer à celui du conflit, c’est-à-dire, essentiellement, à Jérusalem. Leïla Shahid fut comme toujours émouvante, rappelant les souffrances du peuple palestinien, l’abandon international, l’illégalité des territoires occupés, la violence des expropriations des musulmans d’Israël, la tragédie inextricable. Jean-Paul Chagnollaud, professeur de sciences politiques, rappela l’histoire, la colonisation anglaise, le sionisme des débuts, les frontières qui s’outrepassent et s’établissent, pour les Palestiniens, comme autant d’enceintes carcérales.

Elie Barnavi, ancien diplomate israélien et compagnon de combat de Ben Gourion, rappela que l’État d’Israël fut édifié sur d’autres bases, socialistes, par des «juifs athées»… et que le fait religieux et ses fanatismes avaient surgi et gagné à cause de l’échec politique, du mépris de la loi internationale, de l’installation consentie de la domination oppressive. Plus pessimiste que Dionogi Albera, il dit sa conviction que les monothéismes sont intrinsèquement criminogènes, parce qu’ils tolèrent au mieux les autres religions : les périodes de partage, la convivencia et le cosmopolitisme ne sont qu’une trêve entre deux guerres : On ne peut pas altérer la parole de Dieu, fondamentalistes musulmans et juifs tiennent le même discours. C’est pourquoi il faut stériliser la religion, et c’est ce qu’on appelle la laïcité.

Une solution pour Jérusalem ? Régis Debray, avec un cynisme drolatique, proposa que le siège de l’ONU, qui n’a rien à faire à New York centre de l’impérialisme capitaliste, soit déplacé à Jérusalem, qui deviendrait une ville internationale sous haute protection de tous. Loufoque ? Pas tant que ça. Quelle autre solution trouver à ce conflit interminable qui ne cesse d’acheminer le monde vers le tragique ? Car partout, en Inde et en Chine Tibétaine, dans le monde musulman qui se déchire, en Israël où la droite au pouvoir installe un État Juif, le fait religieux s’est emparé du politique, qui n’est pas son affaire, par essence : La politique c’est le compromis, et la religion n’est pas négociable...

AGNÈS FRESCHEL
Mai 2015

Géopolitique des Lieux Saints a eu lieu à la Villa Méditerranée, Marseille, le 29 avril

Ecouter l’interview des  trois commissaires de l’exposition sur WRZ ici

Lieux Saints Partagés
jusqu’au 31 août
MuCEM, Marseille

Jean-Paul-Chagnollaud,-Régis-Debray,-Jacques-Huntzinger,-Leïla-Shahid,-Elie-Barnavi,-Dionigi-Albera-©-Villa-Méditerranée-Christophe-Gomi-(1)

Illustration : Tombe de Rachel, Zeev Raban, Tel Aviv, Israël, 1931, carte postale, 10x15cm, musée d’art et d’histoire du Judaïsme, Paris. © Musée d’art et d’histoire du Judaisme, Paris

Photo : Jean-Paul Chagnollaud, Régis Debray, Jacques Huntzinger, Leïla Shahid, Elie Barnavi, Dionigi Albera © Villa Méditerranée Christophe Gomi

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