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François Ruffin, député et cinéaste, a présenté en avant-première son film J’veux du soleil ! au Toursky

Les lendemains qui chantent

• 3 avril 2019 •
François Ruffin, député et cinéaste, a présenté en avant-première son film J’veux du soleil ! au Toursky - Zibeline

Un public très nombreux s’est mobilisé pour les deux projections de J’veux du soleil !, présenté en avant-première au Théâtre Toursky. Si bien qu’aux 732 places de la grande salle ont dû s’ajouter les 350 de la salle Léo Ferré, où le film a été projeté simultanément à 15h puis à 21h.

Tourné en une semaine en décembre dernier, le long métrage de François Ruffin et Gilles Perret n’a pas passé la phase étalonnage. Si bien que le coréalisateur s’excusait en préambule pour cette « image un peu pourrie », tout en rappelant l’urgence qu’il y avait à diffuser ce documentaire le plus tôt possible.

On aurait pu craindre un décalage entre ces témoignages récoltés en décembre, au plus près des débuts du mouvement des gilets jaunes, et les réajustements progressifs effectués depuis par les médias : Richard Martin, qui appelle à « casser l’idée des casseurs » et à jeter un autre regard sur cette mobilisation, semble bien plus audible aujourd’hui qu’il ne l’aurait été fin 2018.

J’veux du soleil ! n’a pourtant rien d’un lynchage des médias dominants : si les quelques apparitions à l’écran d’éditorialistes à l’alarmisme outrancier, ou les extraits d’allocutions d’Emmanuel Macron, s’avèreront tristement familières -et récolteront de copieuses huées dans l’auditoire-, elles demeureront anecdotiques. Elles sont ici un contrepoids redoutablement efficace, dans toute l’artificialité et tout le mépris de classe qu’elles charrient, aux paroles recueillies longuement chez les gilets jaunes rencontrés au fil des ronds-points.

Faire changer la honte de camp

Persuadé dès les débuts du mouvement, et ce malgré les réserves des syndicats et des partis, de son devoir d’y jeter son œil de « député-reporter », l’élu de la Somme a vite constaté qu’il ne partait pas à la rencontre de « dangereux fachos » mais bien de « durs à la peine », capables d’affronter le froid et les intempéries des jours durant, habitués des travaux manuels et physiques.

En cela, J’veux du soleil ! s’inscrit dans la continuité de Merci Patron ! Il montre sans fard cette France que l’on s’obstine à cacher : celle de manifestants présents chaque week-end mais jamais partis en vacances depuis quarante-cinq ans, celle de familles contraintes de se tourner vers le secours populaire ou les cartes Auchan gagnées au bingo, celle de retraités cumulant à deux un revenu à trois chiffres, celle, bouleversante, de cette femme handicapée contrainte de voler dans les supermarchés pour nourrir ses enfants.

Çà et là, Ruffin tend le micro à des militants peu conventionnels : un couple de végétariens se nourrit de reblochons et non pas des merguez d’usage, non sans susciter quelques moqueries de leurs camarades ; un gilet jaune maghrébin désamorce la surprise du réalisateur et affirme n’avoir jamais essuyé de remarque raciste. Tous affirment avoir avant tout retrouvé dans ces réunions une dignité qu’ils pensaient perdue depuis longtemps. Cette honte que chacun nourrissait isolément a laissé la place à cet élan de solidarité et d’indignation : « Ceux qui devraient avoir honte, ce n’est pas nous ! » C’est sur la très belle voix de Marie, mère de famille isolée accumulant les retards de mensualités, que se conclut le film : elle entonne avec ce mélange de torpeur et d’espoir le tube de Jamel Laroussi qui donne son titre au long métrage.

Un nouveau souffle ?

Cette envie de témoigner, au cœur de la démarche des réalisateurs, va de pair avec une volonté de redonner de l’ampleur à un mouvement fragilisé. Si J’veux du soleil ! s’inscrit à la fois dans l’actualité et dans le réel, s’il demeure éminemment cinématographique dans sa manière de dire le politique par le biais de l’intime, il se garde bien d’énoncer une marche à suivre.

C’est à la fois la force et la limite de la démarche du « représentant de la nation » qui est avant tout cinéaste, et entend redonner la parole aux invisibles. Mélancolique mais brillant orateur, François Ruffin revendique sans la nommer une place à inventer, celle de l’artiste politique.

Convergences et désaccords

Le débat s’animera, en fin de projection, en toute bienveillance : la mobilisation contre la Loi Blanquer, ou contre le mur de la Plaine, seront évoquées, de même que les violences policières. La nécessité de convergences se fait entendre : un professeur remercie les parents d’élèves gilets jaunes dont le soutien s’est avéré très productif ; d’autres espèrent leur présence à la manifestation pour le climat. Des désaccords se font jour : celle entre un membre du public plaidant la sortie de l’Europe et de nombreux « non ! » qui émanent de la salle. Une manifestante évoque à son tour sa rencontre avec quelques « fachos » près du pont de l’Etoile : « Ils étaient pour l’Algérie Française, quand même ! ».

Un reproche sera enfin formulé à l’égard de Ruffin, présent sur les routes mais peu entendu sur les lois votées à l’Assemblée. Le député, tout en assurant se rendre à l’hémicycle dès qu’il peut y faire peser sa voix, rappelle son peu de pouvoir face au « millier de lois votées par jour ». Il conclut : « Moi, je ne suis qu’un bélier. Et un bélier, ça a besoin d’être porté pour enfoncer des portes ». En attendant, murmure-t-on, les présidentielles ?

SUZANNE CANESSA
Mars 2019

J’veux du soleil !
Sortie nationale le 3 avril

Ecoutez la chronique cinéma de Bernard Favier consacrée à ce film sur WRZ.

Photo : c Jour2Fête


Théâtre Toursky
16 Promenade Léo Ferré
13003 Marseille
04 91 02 58 35
http://www.toursky.fr/