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La Ville de Marseille applique la politique de la terre brûlée pour conquérir La Plaine

Les indiens de La Plaine

La Ville de Marseille applique la politique de la terre brûlée pour conquérir La Plaine - Zibeline

Rentabilité vs humanité. La bataille de La Plaine à Marseille, ou comment une rationalité froide, visant l’efficacité brute, s’oppose aux riverains et usagers de la place.

La Mairie de Marseille a confié à la Soleam (Société locale d’équipement et d’aménagement de l’aire métropolitaine) la requalification de la vaste place Jean Jaurès, communément appelée La Plaine, dans le cadre de l’Opération Grand Centre-Ville. Un projet très coûteux (20 millions d’euros), prévu sur trois ans, dévastateur pour l’équilibre et la vitalité du quartier, imposé par la force à des riverains qui auraient préféré une rénovation douce. Les 300 forains du marché trihebdomadaire, à qui une rotation avait été promise le temps du chantier, ont été délocalisés sans vergogne, au dernier moment : autant de personnes dont le revenu est compromis. Le 16 octobre, 20 cars de CRS ont débarqué sur la place, pour permettre aux bûcherons du groupe NGE de commencer à abattre des arbres en pleine force de l’âge.

Vitalité du quartier

Gérard Chenoz1 avait promis qu’on « n’entendrait pas le bruit des tronçonneuses », que les tilleuls seraient transplantés. Il n’est plus à un parjure près. L’inconséquence de la Mairie qui, après avoir bâclé des simulacres de concertations publiques, lance un tel chantier au mépris de toutes les règles, sans seulement songer à le sécuriser, est étonnante même pour les marseillais, habitués aux procédures irresponsables. Peut-être les élus ont-ils été surpris par la vitalité de l’opposition. Car si nombre d’habitants pleuraient à chaudes larmes quand les premiers arbres sont tombés, ils ont aussi hurlé leur colère, déplacé des blocs de béton pesant 800 kg, chanté à pleins poumons des airs de révolte, et affronté des cohortes armées.

Les plus ardents n’étaient pas forcément de jeunes encapuchonnés. Ainsi cette dame aux cheveux gris déclarait un sourire malicieux aux lèvres : « C’est super d’être vieille, maintenant je m’en fous de gueuler sur la police alors que plus jeune j’avais peur. Je pense qu’on n’aura bientôt plus le choix, il va peut-être falloir passer à la lutte armée si on veut garder un environnement vivable pour ceux qui viendront après nous. Je vais prendre des cours de tir ». Ou le conteur Jean Guillon, avec sa belle moustache blanche, juché dans un alisier pour le protéger, fustigeant les pandores dans un langage châtié.

Diversité des stratégies : d’autres manifestants, paisiblement, pour information, ont déposé devant les bottes des CRS un arrêté préfectoral daté du 24 septembre 2018, déclarant l’état de vigilance sécheresse sur l’ensemble du département des Bouches-du-Rhône, valable jusqu’au 31 octobre, et demandant spécifiquement d’adapter les plantations aux conditions climatiques de la région. Vu le carnage d’arbres dont l’ombrage opulent profitait à tous, on imagine bien les poches de chaleur lors des futurs étés caniculaires, amenés à se multiplier… (lire notre article Y aura-t-il de la neige à Noël ?, analysant le rapport du Groupe régional d’experts sur le climat en Provence-Alpes-Côte d’Azur).

Violences policières

Le bilan des blessures, arrestations et contraventions grossit chaque jour. Selon un communiqué de l’Assemblée de la Plaine2 du 17 octobre : une femme au bras cassé, une autre restée sur le carreau, inconsciente, avant d’être emmenée à l’hôpital, une autre blessée à l’œil… La journaliste qui signe ce papier a elle-même dû se réfugier dans un hall d’immeuble, pour éviter le déchaînement des forces de l’ordre lors de la manifestation du 13 octobre, avec une dizaine de personnes. Dont un enfant de 8 ou 9 ans, qui suffoquait de panique, les adultes maintenant à grand peine la porte fermée, derrière laquelle pleuvaient les coups de matraque.

Lors des face-à-face, certains des CRS faisaient pourtant grise mine. L’un d’eux souffle : « Moi non plus je ne suis pas d’accord avec ça. Mais c’est mon boulot. » Même son de cloche chez les intérimaires chargés de l’abattage, appelés à faire valoir leur droit de retrait : « On ne peut pas, on va se faire virer, on a une famille à nourrir. » Résultat, pour traverser La Plaine -ce qui est encore possible, tant que le chantier n’est pas fermé au public, et puisque les barrières dressées le jour sont systématiquement abattues la nuit par la population- on doit slalomer entre des CRS armés de fusils mitrailleurs, comme si une menace terroriste planait sur la place.

Sur la télévision marseillaise Primitivi, qui couvre au jour le jour la mobilisation, une dame s’insurge : « Pour faire une place aseptisée, où les riches vont pouvoir boire leur café tranquille, ils détruisent tout ! Aujourd’hui, dans cet État, c’est la chasse aux pauvres. On rabote l’emploi, on baisse les retraites, on détruit les quartiers populaires. C’est eux les terroristes ! »

Politiques nécrophiles

Devant la disproportion des forces en présence, revient en mémoire Rémi Fraisse, ce paisible botaniste spécialiste des renoncules, tué à Sivens par une grenade offensive projetée dans son dos par un gendarme. Faut-il adopter le ton faussement neutre de l’auteur anonyme de la dépêche AFP qui, pour justifier le plan de requalification de La Plaine, parle d’une place « souvent jonchée de détritus » ? Comme s’il allait de soi que son nettoyage passe par l’abattage de ses arbres… Alors qu’en réalité, le nettoyage vise essentiellement la population du quartier, et celle qui le fréquente les jours de marché ou de carnaval.

Face aux êtres humains défendant leurs lieux de vie, on reconnaît souvent l’expression d’une même structure de pouvoir. Afin de laminer ce qui leur résiste, de grands décideurs (hommes politiques et/ou hommes d’affaires) conçoivent un projet hors-sol, en confient la réalisation à des bureaucrates, cadres du privé ou fonctionnaires, lesquels recrutent ensuite du personnel subalterne pour en assurer l’exécution en usant de la « violence physique légitime » (monopole que s’attribue l’État selon Max Weber).

On peut y voir aussi l’expression d’une même logique mortifère, celle propre au monde capitaliste. Le philosophe et psychanalyste Erich Fromm avait parlé de nécrophilie pour caractériser la propension de ce « système » à substituer le mort au vivant, l’inerte à l’animé, les machines aux hommes. Le Capital hait la vie, ou plus précisément, toute forme de vie, humaine, animale, végétale, qui échappe au règne de la marchandise.

Certes, on ne saurait assimiler les familiers de la Plaine à des Guarani, et ses tilleuls à la forêt amazonienne. Mais de la part de ceux qui détiennent les rênes du pouvoir, ce n’est qu’une question d’échelle. Alèssi Dell’Umbria, l’historien de Marseille, rappelle que, en 1839, les autorités municipales commandèrent l’arrachage des ormes du Cours Belsunce pour en chasser une population jugée dangereuse. À l’époque dite Belle, les habitants interlopes des faubourgs étaient désignés comme des « apaches ».

Aujourd’hui tout se passe comme si la Mairie considérait le quartier de la place Jean Jaurès tel un territoire livré à des « sauvages », auquel il convient d’appliquer la politique de la terre brûlée pour le conquérir, en chasser ses usagers, avant de le confier à des promoteurs, des spéculateurs… des « responsables » qui sauront l’assujettir à la loi de la valeur. Le détruire pour pouvoir en faire un espace à leur image, froid, sans âme, ni poésie.

Dressée devant leur rouleau compresseur, sur La Plaine, une dérisoire et fière banderole proclame : « Il est trop tard pour être calme ».

GAËLLE CLOAREC
Octobre 2018

1 Adjoint au Maire de Marseille, vice-président du Conseil de Territoire Marseille Provence, Président de la Soleam

2 Assemblée des habitués et des habitants de La Plaine

À lire :

La ville-sans-nom : Marseille dans la bouche de ceux qui l’assassinent
Bruno Le Dantec
éditions Le chien rouge

Photos : Politique de la Ville de Marseille et Soleam brocardées par les manifestants du 13 octobre 2018, Jean Guillon et CRS en action le 16 octobre 2018 -c- G.C.

Retrouvez sur nos WebRadio et WebTV les sons et vidéos consacrés au quartier de La Plaine :

https://www.journalzibeline.fr/societe/la-plaine-montee-en-gamme-de-la-violence-municipale/
https://www.journalzibeline.fr/societe/la-question-subsidiaire-38-avec-alima-el-bajnouni-et-bruno-le-dantec/
https://www.journalzibeline.fr/societe/la-plaine-un-urbanicide-en-cours/
https://www.journalzibeline.fr/societe/la-question-subsidiaire-37-avec-nicolas-memain-et-thierry-durousseau/