Zibeline reprend son picto « pas de femmes »

Les femmes invisibles

Zibeline reprend son picto « pas de femmes » - Zibeline

Constatant que la présence des femmes sur les scènes et dans les festivals a tendance à reculer, Zibeline reprend son picto « pas de femmes ». Non comme un reproche, mais comme un combat.

En 2013 Zibeline décidait d’apposer le picto « pas de femmes » auprès des annonces et critiques de programmes présentant des œuvres d’hommes interprétées par des hommes, exclusivement ou très majoritairement (plus de 3 sur 4). Ou encore ne proposant aux femmes que des postures stéréotypées : chanteuses dans un ensemble d’instrumentistes masculins, costumières, dévouées au seul « jeune public », modératrices de débats où les hommes seuls délivrent leur pensée.

La levée de boucliers fut immédiate : nous avons reçu des lettres d’insultes anonymes, essuyé des reproches de tous ordres, et des marques d’agacement lorsque nous notions, en conférence de presse, l’absence des femmes dans les programmations. Les milieux des musiques actuelles et de l’art contemporain, en particulier, se sont indignés : « Mais il y a des femmes ! » répliquaient-ils quand il n’y en avait qu’une sur 10, ou « J’ai vraiment essayé mais il n’y a pas de femme cinéaste, jazzman, DJ, créatrice d’arts numérique… ». Certains nous ont accusés d’intrusion dans leur univers d’artiste, ou de programmateur, ou de vouloir formater la création par des quotas. On eut même droit, de la part de collègues bien intentionnés, à la remarque qu’on ne pouvait pas être de tous les combats, et qu’il fallait aujourd’hui se concentrer sur ce qui comptait, c’est-à-dire la représentation de la diversité. Que le combat féministe était d’arrière-garde, voire de droite, un leurre pour camoufler le véritable enjeu : celui de la représentation des Arabes et des Noirs sur les scènes.

Domination et libre arbitre

Bon, historiquement on nous l’avait déjà fait, cette mise sur la touche du féminisme au nom du combat contre la Ségrégation. Et de là était née la notion de Convergence des luttes (merci Angela Davis). Pour ce faire, il avait fallu nommer la Domination masculine, et plus spécifiquement la domination de l’homme blanc adulte et hétérosexuel sur les jeunes, les vieux, les homosexuels, les racisés et les femmes (merci Pierre Bourdieu). Car le féminisme combat l’éternel masculin, cette priorisation du comportement de l’homme comme mesure de toute chose. Mais il est difficile de penser qu’un fonctionnement qui nous est propre, tel que le patriarcat, est le fruit d’une histoire. Et qu’il faut nous en défaire. Difficile d’admettre que ce n’est pas nous et notre conscience qui décidons, même si la critique du libre arbitre, que construisait Spinoza il y a 350 ans, explique que nous nous croyons libres parce que nous ignorons les causes qui nous déterminent.

Ainsi il est difficile d’admettre que le regard porté par les hommes sur les femmes et sur eux-mêmes, que celui des femmes porté sur les hommes et sur elles-mêmes, sont le fruit de préjugés et de déterminants qui les dépassent. Nous sommes attachés à la présomption de notre liberté de conscience et de naturalité des rapports sociaux. Ainsi quand un homme, une femme ou une institution embauche ou place un homme à un poste, c’est dans la croyance ferme à la légitimité de ce choix.

Mais dans un rapport de domination, comme le rappelait Bourdieu, aucune perpétuation n’est possible sans la complicité du dominé qui l’accepte, en toute liberté et conscience. Le délitement du collectif est connu ; il a pour conséquence le refuge dans la religion, la mise en avant de la réussite personnelle, un gouvernement et ses députés composés de femmes et d’hommes d’affaires… Il a aussi pour effet le reflux de l’idéal et du combat féministes chez les femmes elles-mêmes. En voulant être les égales des hommes par la seule force de leur volonté et individualité, de plus en plus de femmes refusent la prise en compte du combat politique et féministe : il serait ostracisant et ringard.

Car la pensée dominante a coupé les femmes de leur Histoire, déterminante pourtant dans la construction des sujets sociaux que nous sommes. Mais cette prise en compte d’une identité collective réduirait ou anéantirait l’illusion orgueilleuse de notre libre arbitre. Alors aux Simone de Beauvoir on préfère les wonder working girl ou les top model. Et aux idéaux d’émancipation un jeune cadre dynamique président.

Aujourd’hui, dans les arts

De fait, chez les opérateurs culturels rares sont ceux et celles qui se pensent consciemment sexistes. Posant inlassablement la question en conférence de presse, répondant à des arguties étonnées, nous avons cru constater en 2015 une amélioration : de nombreuses directrices avaient été nommées à la tête des équipements culturels de notre région, les programmations étaient devenues un peu plus mixtes, et nous avons cessé d’apposer notre picto, en veillant à continuer à poser la question, et à noter les absences caricaturales. Nous nous sommes même secrètement félicités d’avoir modestement œuvré à un changement important…

Hélas, aujourd’hui nous faisons le constat que cette amélioration perçue ne persiste pas, et que l’absence des femmes revient en force. Et la révélation du nombre effarant de victimes de harcèlement sexuel, voire de viols ou d’agressions sexuelles, dans le milieu de la culture, dit toute l’urgence d’un changement nécessaire et radical.

Nous ne reviendrons pas sur les infamies et maladresses qui ont fait l’actualité. Celles qui semblent désirer être violentées soulèvent la colère légitime de celles qui savent que leur blanc-seing autorise l’inacceptable. Ceux qui ont peur ne plus savoir comment draguer restent aveugles au nombre et à la gravité des faits rapportés, confondant le jeu de séduction avec ce que les femmes vivent : attouchements fréquents, harcèlements de rue, humiliations, voire relations sexuelles imposées par la force, physique ou de domination (familiale, scolaire, professionnelle).

Car ceux qui parlent de « police du flirt », ceux et celles qui appellent à un « juste équilibre » trouvant l’attitude des uns et des autres excessives, oublient qu’il y a des dominants et des dominés : il s’agit aujourd’hui d’ouvrir les yeux sur le fait qu’une femme sur deux a été ou sera victime d’agression sexuelle, et entendre quand les étudiantes des écoles d’art et des conservatoires rapportent qu’elles sont lésées et humiliées par leurs enseignants.

Pour les professionnels de la culture, il s’agit d’observer comment nous choisissons, lorsque nous trouvons qu’un spectacle médiocre d’une femme est « faible », tandis que celui d’un homme est « raté ». Il s’agit de comprendre que dans un cas ce sont les capacités de l’une que nous jugeons (insuffisantes) et dans l’autre leur réalisation circonstanciée (perfectible). Il s’agit de travailler sur nos représentations de nous-mêmes, en tant qu’hommes, en tant que femmes. Sommes-nous chasseurs et gibiers ? Sujet ou objet du désir ? Mineures et majeurs ?

Le sens de notre picto

Ces nouvelles questions imposent le retour de notre picto. Parce que la nomination de directrices ne suffit pas à changer fondamentalement le rapport entre les hommes et les femmes dans la culture. Parce que les stéréotypes agissent intimement, à l’intérieur de nous-mêmes (voir journalzibeline.fr/les-femmes-et-les-maths-ou-le-poids-des-stereotypes), nous projetant dans des rôles et des représentations qui influent sur nos performances et nos choix. Parce que nous savons que les femmes aussi (un peu moins) programment davantage d’hommes que de femmes, et que cela est le signe, indubitable, qu’ils et elles leur accordent moins de génie et de talent.

Notre démarche se garde de tout jugement, parce que le problème est complexe, parce que Christian Rizzo a le droit d’écrire un trio pour trois danseurs hommes, et parce que l’histoire a retenu plus d’œuvres d’hommes pour en faire notre répertoire commun. Mais nous voudrions donner de la visibilité, une mesure, à ce déséquilibre. En pointant les spectacles sans femmes avec notre picto rouge qui les barre, en désignant ceux où les hommes sont très majoritaires (plus de 3 sur 4 sur scène et parmi
les auteurs) par un picto gris qui les circonscrits ; il nous servira également à désigner ceux où les femmes sont cantonnées à des stéréotypes maternants, sensuels ou d’assistante.

Sans agressivité, nous voulons faire un constat. Simplement parce que nous aimerions que nos filles aient les mêmes droits que nos fils à devenir des artistes : en voyant des femmes sur scène, en étant jugées pour autre chose que leur pouvoir de séduction, en n’acceptant jamais le début d’une humiliation. Pour cela il faut compter et rendre compte. Nous le ferons.

RÉGIS VLACHOS, Président de Zibeline
AGNÈS FRESCHEL, Directrice de publication
Février 2018

Pas de femmes

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